Entretien légendaire avec Jean-Yves Mitton

Jean-Yves Mitton, en deux-trois mots, est le père du super-héros, made in France. Mikros, Saltarella, Crabb, c’est lui. Epsilon, c’est encore, lui. Il a longtemps officié pour les Éditions Lug qui publiaient à l’époque les aventures de Spider-Man, de Daredevil, des Fantastic Four, des X-Men, etc. dans les revues vintage Strange, Nova, Spidey, Titan, Mustang. Jean-Yves a œuvré sur des séries comme le Silver Surfer, Photonik (avec son pote Cyrus Tota), le « western » Blek le Roc, L’archer blanc, et signé nombre de couvertures pour ces super magazines qui ont bercé nos enfances. Et j’en passe…

Avec la vague vertigineuse de super-héros qui nous tombe sur le coin de la trogne ces temps-ci, il nous semblait plus qu’indispensable de redonner la parole à Jean-Yves Mitton, témoin et acteur des débuts du super-héros en France.

Jean-Yves, c’est avec grand plaisir que nous vous accueillons dans nos pages virtuelles et non moins réelles des Chroniques des Fontaines.

Jean-Yves, à vous !

ADF : Jean-Yves, parlez-nous de vos débuts dans la bande dessinée, comment avez-vous intégré le monde des super-héros ? Votre premier travail ? Les lecteurs sont friands du parcours des auteurs…

JYM : À la sortie des Beaux-Arts de Lyon en 1961, j’ai été engagé à l’atelier des éditions Lug en tant que retoucheur. En effet, à l’époque, la censure était féroce. Il fallait corriger les dessins des séries importées d’Italie et des USA pour les remettre aux normes françaises, selon la loi de 1949 qui régissait les publications destinées à la jeunesse. Aujourd’hui, cela fait sourire avec amertume car je devais modifier de véritables chefs d’œuvres comme les premiers Spider-Man et le Silver Surfer. Mais ce travail de sabotage m’a permis d’entrer dans la création en travaillant le soir chez moi jusqu’en 1972. Cette année-là, j’ai quitté l’atelier pour me consacrer entièrement à la BD. Après quelques séries humoristiques et de nombreux épisodes de Blek le Roc, Lug m’a confié deux épisodes du Surfer dans Nova avec l’autorisation de la Marvel et de son patron, Stan Lee. S’en est suivi un épisode de Spider-Man et des Quatre Fantastiques, sans compter de très nombreuses couvertures. À partir de là, il me fut facile de créer mes propres super-héros que j’ai transféré des USA en France.

ADF : Des conseils pour les artistes qui souhaiteraient emboîter vos pas chamarrés ? Est-ce qu’il est plus facile de débuter dans la bande-dessinée aujourd’hui qu’à votre époque (le début des années 80) ?

JYM À cette époque, c’était le plein emploi. Il y avait peu de parutions sur le marché de la BD presse, en kiosque. Il y avait donc de la place pour des créateurs qui ne craignaient pas de s’atteler à un travail mensuel, contraignant à cause des délais soutenus. Mais ce fut une bonne école. Une école qui n’existe plus aujourd’hui car les éditeurs actuels exigent des jeunes artistes un travail immédiatement professionnel, immédiatement rentable, immédiatement accepté par les diffuseurs et par les libraires, sans quoi le premier album qui ne connaîtra pas de suite passe à la trappe, et l’auteur avec. C’est l’une des raisons qui fait que le marché actuel de l’album est saturé. Pour répondre à votre question, je suis persuadé qu’il est plus difficile aujourd’hui pour un jeune auteur de faire sa place dans l’édition, et surtout de s’y maintenir tout au long d’une carrière. Un conseil ? Diversifiez vos thèmes et vos styles en fonction du marché ! C’est cette adaptation qui finira par faire de vous un auteur reconnu.

ADF :  Décrivez-nous votre méthode de travail, vos rituels, une anecdote à nous conter ?

JYM : Peu de trouvailles techniques…rien que de l’artisanat classique. Papier, pinceaux, encre de chine, lettrage manuel si possible afin que texte et dessin se marient bien. Évitez l’ordinateur qui stérilise vos élans créateurs et uniformise la production. Pour ma part, j’utilise beaucoup la table lumineuse en reprenant directement au pinceau mes brouillons par transparence. N’hésitez pas à présenter à l’éditeur, et même au public, un travail en noir & blanc. C’est une bonne technique de base qui permet d’accentuer les contrastes entre l’ombre et la lumière, à faire ressortir vos talents d’illustrateur. La couleur n’est pas d’une exigence absolue sachant qu’au cours de votre carrière, vous pourrez être imprimé en noir & blanc. Je sais : le monde est en couleur…mais ce n’est pas l’avis des grands photographes ! Ceci dit, tentez si possible de coloriser vous-même afin de livrer un travail d’auteur complet.

ADF : Question pop-corn. Vous pensez quoi des adaptations ciné des super-héros qui envahissent tous nos écrans confondus ? Est-ce que, pour vous, ça sert ou ça dessert le comic book papier? Un film vous a-t-il tapé dans l’œil ?

JYM : Mis à part Star Wars, je dois avouer que je ne suis pas très fan des super-héros au cinéma. Les effets « spéciaux » prennent le dessus au détriment du scénario, de l’intrigue. Je ne sais si Hollywood dessert la BD Comics. Mais là où l’écran veut nous en mettre plein la vue, ce qui est la fonction du cinéma, la BD plus pauvre d’expression, peut s’en tirer en donnant plus de profondeur aux personnages, plus de sensibilité intellectuelle. Une dramaturgie bien menée peut sauver un récit. Surtout si cela se passe chez nous en France, en Europe… il y a de quoi faire ! Laissons aux Américains leurs propres angoisses, leur propre mythologie, qui se réduit souvent à une action musculaire.

ADF : En lien avec la précédente question, êtes-vous tenté par une adaptation ciné de Mikros ou Epsilon (dystopie on ne peut plus d’actualité) ? Ces deux œuvres fortement cinégéniques pourraient cartonner, non ? Vous êtes en contact avec les studios Marvel ?

JYM : Je n’ai été en contact avec la Marvel que par l’intermédiaire des éditions Lug. Bien sûr, une adaptation ciné de mes propres S/héros ne pourrait que me ravir. Mais en toute modestie, j’y mettrais mes propres conditions : celles d’écrire le scénario et de respecter la nature même des personnages. En effet, une proposition télé pour une série de  films d’animation sur Mikros m’avait été proposée il y a quelques années par un studio de Phoenix, en Arizona. J’aurais dû encadrer de noir le contrat ! Il faut connaître les Américains : ils ne retenaient que le thème mais voulaient transformer entièrement les personnages tout en restant maîtres de scénarios très simplistes destinés aux enfants. Quant aux conditions financières…passons ! Je ne reconnaissais plus mes créatures et je n’ai pas voulu les vendre pour une pincée de dollars.

ADF : Si Mikros devait être adapté au cinéma, qui verriez-vous incarner le rôle titre ?

JYM : Aucune idée ! Vous me posez une question que je ne me suis jamais posée. Un jeune acteur longiligne, style basketteur, un peu baraqué comme un nageur, mais pas trop. Pas de bodybuilding la tête creuse. Il doit bien en exister chez nous, sans aller le chercher sur les plages californiennes. Lorsque j’ai fait quitter ce héros d’origine US dans Mustang pour l’exiler en France dans Titans, je lui ai donné une profondeur bien de chez nous, chargé de problèmes existentiels, jusqu’à en faire un SDF souvent privé de super-pouvoirs. Je ne faisais alors qu’appliquer une recette vieille comme la tragédie grecque : toucher le fond de la piscine pour mieux rebondir. Une autre recette héritée de Stan Lee : réussir un méchant, c’est réussir le gentil. Cette recette est valable pour tous les contes, fables et aventures.

ADF : Dernière question Mikros (parce que j’adore). Est-ce que vous avez l’intention de relancer la série ? Ou bien, vous avez définitivement tourné la page ? Si oui, des infos ?

JYM : Dans ce genre de longue série sous forme de feuilleton périodique, on ne tourne jamais la page dans sa tête. Dans la BD dite « populaire », le mot « à suivre » tient du miracle. C’est l’un des plus beaux mots de la BD. Une formule qui m’a occasionné des nuits blanches pour trouver des rebondissements. L’idée d’une relance trotte dans la tête d’Original Watts, d’autant plus que je suis l’unique propriétaire des Droits. Mais une telle relance impliquerait la réimpression de mes 70 anciens épisodes ! Je sais qu’il y a une demande auprès de mes anciens lecteurs… mais il y a aussi de quoi réfléchir ! Pour l’instant, Original Watts a d’autres priorités : éditer des récits nouveaux, inédits. Ce à quoi je m’emploie actuellement, toujours avec passion.

ADF : Parlez-nous de vos dernières venues dans le monde de la bande-dessinée publiées chez Original Watts : Messalina (péplum érotique qui conte les vices, sévices, délices et plaisirs de la belle Messalina à l’époque de la décadence romaine) et Awilda (walkyrie libertaire pirate à ses heures). Qu’est-ce qui vous a amené à aborder les genres érotiques et historiques ?

JYM : J’évoquais plus haut la nécessaire diversité des thèmes tout au long d’une carrière d’auteur. Plus qu’érotique, une série porno manquait à ma bibliographie. Le lecteur partage les mêmes fantasmes que moi, et c’est l’éditeur Ange qui m’a accordé d’écrire et de dessiner cette série, bien avant que je ne rencontre Original Watts. Nous songeons ensemble d’éditer les 6 albums de Messalina sous forme de compilation.
Quant à Alwilda, dont l’idée vient de mes amis d’OW, c’est leur intention d’éditer du neuf sous forme d’albums cartonnés qui a concrétisé ce projet sur lequel je planche actuellement avec le tome 2. La saga d’Alwilda, inspirée d’une légende nordique, m’a tout de suite convaincu, car elle relate l’une des premières libérations de la femme connue dans l’Histoire humaine. Une quête de la liberté face aux lois iniques et stupides des hommes. Une quête toujours d’actualité. Ce qui n’empêche pas érotisme et sensualité, bien entendu !

ADF : Triple question à multiples inconnues. Quel lien avez-vous avec votre lectorat ? Êtes-vous resté en contact avec vos lecteurs de la première heure (époque Lug, etc.) ? Parlez-nous de vos retrouvailles à l’occasion des salons et autres événements ?Elles sont festives ? J’ai cru comprendre que vous étiez un bon vivant.

JYM : Trop bon vivant, c’est connu…entre guitare et whisky. Mais la vie est courte et rares sont les vrais amis. Les festivals sont des lieux incontournables pour les revoir, pour faire la fête où on ne parle pas toujours BD. Beaucoup d’amis en Belgique, surtout si la bière et le genièvre coulent à flot. Beaucoup d’anciens lecteurs qui me demandent de dédicacer de vieux mensuels Lug et de nouveaux lecteurs qui découvrent ce que lisaient leurs parents tout en découvrant mes dernières séries. Je ne les remercierai jamais assez de leur patience dans la file d’attente, des souvenirs de lectures qu’ils évoquent avec beaucoup de chaleur et parfois aussi de ce petit cadeau qu’ils vous glissent près de l’album. Souvent une bouteille. Alors en riant je m’écris tout fort : « – Ah non, cher(e) ami(e) ! Pas de corruption dans la BD ! » Je trinque alors à leur santé.

ADF : On ne peut évoquer votre parcours sans mentionner Cyrus Tota (Photonik…) ou bien François Corteggiani (Mitton et lui ont collaboré sur L’archer Blanc…) Vous êtes restés en contact ? Ils travaillent sur quoi, ces jours-ci ?

JYM : J’ai surtout gardé un contact fraternel avec Ciro. Nous avons partagé la même complicité et les mêmes mensuels pendant 30 ans. Et emprunter librement son Photonik sur 11 épisodes restera pour moi l’un de mes souvenirs les plus émouvants. Hélas, il se fait rare sur les festivals hors Rhône-Alpes. Secouez-le, s’il vous plaît, si vous pouvez ! Son talent manque à son nombreux public qui demande toujours de ses nouvelles et réclame une suite à son fabuleux Photonik.
Avec François, le souvenir de notre collaboration et notre amitié restent intacts. Je n’oublierai jamais que c’est lui, en 1988, qui m’a ouvert les portes de Mickey, de Pif et de Glénat alors que celles de Lug venaient de se refermer à jamais. Je souhaite que de futurs festivals nous réunissent un peu plus souvent pour l’en remercier encore et toujours.

ADF : Vous êtes plutôt optimiste ou pessimiste quant à l’avenir de la bande dessinée papier ? À quoi doit-on s’attendre ? Au Tout-numérique parce que plus d’arbres sur terre ? À l’extinction des feux parce qu’indigestion ? Aux crossovers infinis entre compagnies (Spider-Man qui entoile Zorro? Mikros et Photonik qui affrontent Darth Vader une nuit de pleine lune) ?

JYM : A 72 ans, je ne peux me permettre d’exprimer optimisme ou pessimisme. Les deux à la fois, peut-être ? La BD continuera bien sans moi, et nous avons la chance de vivre dans une francophonie où la BD d’auteur, la BD diversifiée, la BD cartonnée, la BD de libre expression fleurit mieux qu’ailleurs. Croyez-moi. Je l’ai constaté en faisant plusieurs fois le tour du Monde. Ce constat me rendait plutôt optimiste.
Mais cette avalanche d’albums jointe aux importations laisse beaucoup d’auteurs sur le pavé.
Le choix est cornélien : qualité contre quantité ? Les crossovers incessants sont le signe d’un manque d’imagination, une fuite en avant. Aux éditeurs d’en juger. Ce constat me rendrait plutôt pessimiste.
Mais ce sont les lecteurs qui en décideront, car si la surproduction s’élargit, le public, lui, n’est pas extensible. Pas plus que son porte-monnaie.

ADF : La classique et indispensable question pour les lecteurs qui n’en peuvent plus d’attendre vos prochaines publications, sur quoi travaillez-vous ces temps-ci, Jean-Yves ? Du croustillant à nous dévoiler en avant-première ?

9910000051302_cgJYM : En dehors de nombreuses commissions qui me sont commandées, la plupart de grand format et de thèmes Marvel, je planche sur le tome 2 d’Alwilda (série prévue en 3 tomes, et plus, si affinités…) En matière de croustillant, l’érotisme y est en bonne place, comme dans toutes mes séries classiques. L’érotisme, la sensualité, c’est la Vie, sinon nous ne serions pas là. Mais un croustillant que nous voulons grand public.

ADF : La spéciale « Des Fontaines » : avez-vous un mot, une pensée « Jean-Yves Mitton » (insolite, pourquoi pas) à l’attention des lecteurs des « Chroniques des Fontaines »?

JYM : Je souhaite longue vie aux Chroniques des Fontaines, un bien joli titre qui invite aux rêves, ainsi qu’à ses nombreux lecteurs invités à partager ces rêves. Saluez-les de ma part comme je vous salue et comme je salue tous ceux qui comme vous faites du bien à la BD. A part « à suivre … », ce mot magique, un autre mot magique et sincère : MERCI !

Merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions à rallonge, Jean-Yves.

Pour en savoir plus sur Jean-Yves Mitton, vous pouvez vous aventurer du côté de ce blog :

http://mitton.free.fr/

Ses créations sur grand format et en super qualité, c’est chez nos amis de chez Original Watts que ça se passe :

http://www.originalwatts.com/

Awilda, l’une des dernières nées de Jean-Yves, toujours chez Original Watts :

http://www.originalwatts.com/les-ouvrages/409-alwilda-naissance-d-une-walkyrie-9791093063324.html?cid=12

Retrouvez mes chroniques de L’archer blanc et d’Epsilon par ici :

https://chroniquesdesfontaines.wordpress.com/coups-de-%E2%99%A1/bd/larcher-blanc/

http://brazil3point0.com/mag/2017/04/les-chroniques-de-laffreux-6/

J’invite ceux qui aiment le travail de Jean-Yves à aller farfouiller sur le Net du côté de chez ses associés, François Corteggiani et Cyrus (ou Ciro selon l’humeur du jour) Tota(entre autres sympathiques sbires)…

Corteggiani a laissé quelques traces sur ce blog qui a fermé ses portes depuis :

http://francois-corteggiani.over-blog.com/ 

Et en bonus, un poster 100% Marvel made in France, by Mitton !834da0a49092cbce57f63d962d981c74


Arnaud Delporte-Fontaine

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