Les Rêveries du promeneur insolite 1

Rêveries « Un » : Paris, ouvert sans interruption…

Pareil à un lendemain de fête, j’ai la tronche qui tire la langue ce soir-là. Il est vingt-trois heures m’informe ma montre gousset et déjà, je suis faisandé. Qu’importe, minuit n’a pas encore montré sa gueule de loup, Paris est A moi !

En prélude de ma promenade, je m’aventure au sous-sol du 25 rue de l’Hirondelle dans ce quartier de Saint-Michel que j’aime tant. Ici-bas, loge « La Vénus Noire », ancien « Caveau de La Bolée », avec ses fauteuils en fer forgé qui ont lorgné sur les célèbres croupions de Villon, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine et tant d’autres poètes esseulés.

J’avale d’un trait le cocktail à base de chartreuse verte trop sucré servi par le hipster planqué derrière son bar à barbe. Du sucre plein la tête, j’assiste à un duel musclé entre deux échiquiers enivrés. L’un, ersatz de Donald  Byrne, voit sa dame blanche réduite à l’impuissance par la stratégie pas si névrosée d’un avatar de Bobby Fischer qui a coincé définitivement le roi adversaire. Mat !

Je m’apprête à rejoindre les deux protagonistes quand un raseur m’interrompt et me dit :

— Ça te dirait de croiser ton Verlaine avec mon Rimbaud ?
De quoi me cause-t-il, celui-là ? Il poursuit :
— J’ai commandé un Rimbaud… Toi, un Verlaine…
Ah, d’accord ! Il fait allusion à nos cocktails copyrightés. Je rétorque, mal embouché, plus insolite que jamais.
— Et si on croisait nos fers dehors, maintenant, tout de suite !
L’autre ne pige pas mon invitation à la castagne et surenchérit avec un :
— Je t’attends dehors, les quatre fers en l’air…
Là, je suis contraint de laisser tomber la carte insolite pour une réplique directe du gauche. L’autre mange la poussière séculaire de la Vénus sous les yeux ébaubis de Bobby.

*

Une torgnole plus tard, je quitte les murs en pierre blanche de la cave pour un bol d’air frais rue Danton, où je vois (je n’y crois pas mes yeux), la tête de Georges Jacques rouler à mes pieds, signe que minuit a sonné.

Sur le chemin, mon cerveau aéré repense à l’appellation du caveau, « La Vénus noire ». En faisant usage de ce « titre », les propriétaires ont-ils voulu louer la grâce de la belle Saartjie Baartman, l’africaine exhibée avec cruauté dans nos contrées civilisées au début du dix-neuvième siècle pour ses attributs généreux ? Probablement… Encore une martyre qui aura été sacrifiée sur l’autel des curiosités. Repose en paix, toi et tes générosités.

*

Je poursuis mon chemin au-delà de Cluny, traverse le boulevard Saint-Germain et m’arrête à un café hors du temps connu de moi seul.

Je m’engouffre en ce lieu qui empeste la marée. Qui a invité le capitaine Achab ? Non, ce n’est pas lui, c’est l’autre, le jeune gaillard au regard audacieux qui contamine mon air, avec ses huîtres bretonnes. Je m’approche de la source de mes ennuis et invective, sans prélude, le type :

— Eh, l’ami, si t’es si friand des crustacés, pourquoi tu ne prends pas un aller simple pour Pont-Croix ?
L’autre, perturbé dans son intimité, referme son cahier de notes et me rétorque, sans ambages, avec un fort accent américain :
— Comme je le dis souvent, ce sont les gens qui mettent des bornes au bonheur… Et toi, avec ton entrée pillarde sur le devant de ma scène, tu viens de gâter ma journée.
Il est drôle, celui-là, avec son bagout rentre-dedans.
— Pardonne mon zèle, l’ami, j’ai oublié la délicatesse dans mon autre manteau. Permets que je t’offre un verre.
— Volontiers, assieds-toi, et recommande-moi un pichet de vin blanc frais.
— Voilà, c’est fait. Je me présente, je suis le Promeneur Insolite, et toi ?
— Dans le futur, je me surnommerai « papa », mais comme je suis encore fringuant, tu peux m’appeler Ernest.
Nous croisons nos paluches.
— Que fais-tu en ce lieu que moi seul connaît, l’ami Ernest ?
— Permets que je te reprenne, l’insolite, ce lieu, c’est moi qui l’ai déniché… Les notes griffonnées dans ce carnet le prouvent !
— Puisque tu le dis… Et ces notes, de quoi causent-elles ? De ranchs texans ?
— Ah ! Vous les Parisiens, vous ne manquez pas de clichés… Mais ton grand nez ne s’est pas complètement planté. Je m’applique à transplanter cette nuit froide et venteuse automnale, là-haut, dans le Michigan.
— Attends… Mon esprit peine à transplanter Paris et sa Seine au bord des Grands Lacs…
— Pour un insolite, tu manques cruellement d’imagination. Si tu étais, comme moi, creusé par la faim, crois-moi que t’aurais aucun mal à placer Notre-Dame aux côtés du lac Huron.
— Dixit le mec qui s’est enfilé une demi-douzaine d’huîtres.
Nous éclatons d’un rire équinoxial.
Trois verres de blanc plus tard, je laisse le conteur à ses huîtres et retrouve les festivités de mon Paris est A moi.
— Adieu, l’ami !
— Adieu aux armes, le parigot !

*

 Quelque peu bouleversé par cette drôle de rencontre, j’échoue au 10 rue de la Montagne Sainte-Geneviève dans une cave à tapas qui transpire la testostérone…
Ce soir, je suis d’humeur encavée.
Des types se fracassent la cervelle sur un ring survolté.
Je parie sur le plus gros. Mon voisin de table sur le plus frêle. Les apparences sont trompeuses, comme toujours. Je perds mon pari.

Depuis son ring, le plus frêle me toise du regard. J’ai peut-être perdu mon oseille mais pas mes valseuses… Du moins, pas encore.
OK, l’ami en piste !

Il est deux heures du matin, je rentre chez moi la gueule cabossée, le dos voûté, le cœur brouillé…N’empêche, je me suis bien marré, ce soir éventé…

Rideau sur ma promenade.


Arnaud Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine.