Recettes d’hiver : La Marquise des neiges

Le souffle vespéral des vestales hivernales fouettait la dentelle de mes ailes. Les frimas cristallisaient ma voilure de dures perles nacrées. Je ne pouvais voler. Les rafales gelées me statufiaient. Il me fallait avancer. Mes pas fébriles s’enfonçaient dans la crème lactée des steppes. L’ivoirin brouillard me coupait de toute perspective. La lutte contre les vents s’intensifiait. Mes ailes finirent par céder au vent mauvais, me projetant dans les affres des courants d’air polaire. Torpille Myrtille, par la glace, pilée, complètement, givrée !

Je m’éveillai à l’aube, abominable Myrtille des neiges, marbrée de glace, tel un cornet de boule de nerfs. Je trônai comme un cône sur les pics d’un mélèze, l’un des nombreux résineux résigné à l’hivernale affaire. Comment avais-je réchappé à la fureur des vents ? J’eus largement le temps d’explorer la question tandis que les premiers rayons du soleil se chargeaient de me dégivrer la moulure. Le sorbet dégelé, mes ailes recouvrirent toutes leurs facultés premières, et me propulsèrent aussitôt dans les airs. Je prenais de l’altitude, la forêt enchantée était déjà loin. Le doux souvenir de mes comparses, Pluck, Nuts et Gourmin, berçait mon envolée épique. Mais l’alarmante missive du pigeon tapageur qui m’avait fait reprendre instantanément la route me tracassait. Le roi m’avait mandée au chevet d’une jeune marquise dont la survie était liée à celle de sa contrée. Un éminent sorcier, épris de la belle, s’était mis en tête de l’épouser. La marquise déclina poliment les fiançailles prétextant pour elle, un tout autre destin, celui de profiter de sa jeunesse au sein des siens. Elle aspirait à s’inspirer des arts précieux de sa mère, d’apprendre de son père les us de la politique, de se délecter avec lui de linguistique distinguée, et surtout, de patiner sur l’éternité des lacs enneigés avec son frère bien-aimé. Fou de rage, le sorcier fit anéantir sa famille entière et jeta sur la jeune marquise un foudroyant sortilège : celui de geler le corps de la belle dans les larmes de son chagrin, et d’emprisonner son âme dans l’errance éternelle. Alors, devant le carnage de tout ce qui avait été sa famille jusqu’à l’or de son plus bel âge, la marquise fustigée se coucha de tout son long sur un funèbre banc de marbre infligé. Ainsi, son âme fut soufflée de son corps en une divine aura opalescente, tandis qu’un fleuve de larmes jaillit de ses yeux, sans flamme. L’écho de son être, miroitant au-dessus de sa dépouille, retentit en un hurlement désincarné qui fissura, en arêtes, les glaciers au plus haut de leur crête.

Les flots salés de l’ensorcelée envahirent progressivement le palais, s’étendirent sur les terres gelées, jusqu’à submerger tous les monts alentour, à leur tour, immolés. La contrée fut noyée sous ses vagues lacrymales, amères et abyssales. Puis, les eaux muèrent en nappes de glace emprisonnant la roche aride, les conifères centenaires et tout le vivier végétal des steppes. Le palais de pierre immuable se recouvrit de glace opalescente, lui conférant ainsi une invraisemblable majesté. L’âme de la marquise alerta le roi en rêve de la tragédie qui venait de se dérouler. Elle implora son aide, qu’il s’en vînt souverain au secours des habitants alentour pris au piège de neige dont elle était la cause, claustrée à perpétuité dans sa clause verglacée. Le roi mandata quelques-uns de ses plus vaillants chevaliers pour venir à bout du sorcier et protéger la région de ses méfaits. Puis, persuadé de mes effets prodigieux, il m’envoya en renfort de fée. Je devais m’assurer de la survie du plus grand nombre et veiller sur la vie vacillante de la dévastée.

Étais-je à la hauteur d’une mission aussi périlleuse ? Quelle magie pourrait déjouer le sort d’une telle cruauté ? Aurais-je des alliés ? Des appuis sur qui compter ?

La gravité de la situation me fit oublier les lois même de la gravité. Mon vol n’avait jamais été aussi zélé. Qu’il fut loin le temps de la divine Châtaigne et de l’amour des druides philanthropes ! Bien loin, les Pommes d’Octobre Rouge, et les frayeurs fantastiques d’Halloween ! Tandis que les ondes de la nostalgie à la ronde me titillaient les antennes, j’aperçus au loin les tours de glace de la marquise scintiller en strass. Je m’élançais de plus belle, Myrtille missile mitraillant les airs ! Aux abords du palais, j’entamai ma descente qui s’annonçait sans ambages, mais le verglas en guise de piste d’atterrissage, bouleversa mon arrivée… Une avalanche aurait pu se former sous mes pas affolés tant l’impact fut spectaculaire. Je m’en relevai cependant très digne, en époussetant les poussières cristallines constellant ma tunique enneigée.

Une avalanche d’applaudissements pour l’atterrissage de Myrtille ! lançai-je.

Soudain, de véritables applaudissements retentirent. La pétrifiée Myrtille, que je fus, redressa ses mirettes à l’affût. Au-dessus de ma tête, se trouvaient de bien jolies créatures. Mi-humains, mi-divins, de curieux angelots voletaient du bout de leurs petites ailes duveteuses. Grassouillets de toutes parts, parés d’une large culotte de coton,  leurs visages poupons auréolés de boucles endiablées paraissaient identiques : joues rouges, œil malin, nez retroussé, sourire-dents-de-lait… Des constellations de grains de beauté sur leur peau potelée tatouaient leurs prénoms surannés : « Auguste », « George », « Émile », « Gustave », et bien d’autres prénommés à point nommé. Tous se mirent à me fixer de leurs grands yeux éberlués.

Bien, après cela, comment briser la glace !? dis-je en une grimace.
Tu peux vraiment briser la glace ? exulta le constellé Auguste.
C’est vrai ? C’est vrai ? poursuivirent les autres ailés, émerveillés.
Oui, non, enfin, c’est une expression. Je suis la fée Myrtille, venue vous sauver des griffes du sorcier et de son infernal hiver !
Mais tu es toute petite !? s’exclamèrent en chœur les angelots.
Je suis ici sur ordre du roi ! criai-je, papillonnant de colère.
Ben ça alors, c’est la cerise !? répliqua le constellé Émile.
Il fallait bien que quelqu’un ramène sa fraise ! leur rétorquai-je agacée.

Les angelots me dévisagèrent. Puis ils se mirent à murmurer entre bouches et oreilles.

Bon d’accord, suis-nous Mirabelle ! me dit le constellé George.
MYRTILLE ! hurlai-je à pleine gorge.

Les petits gardiens du temple me guidèrent jusqu’à la promise ensommeillée. Emprisonnée sous une large chrysalide de glace, la marquise avait conservé son exquise beauté. Les cheveux cendrés de la belle, saisis par le gel, semblaient flotter. Aux coins de ses yeux, les premiers geysers de chagrin avaient sculpté la glace, formant de chaque côté de son visage des tourbillons de stalactites éclatants. Une aura émeraude scintilla. Une douce voix résonna dans le silence de marbre.

Sois la bienvenue Myrtille, je suis l’essence d’Isacendre, marquise des neiges, captive de mon infortune. Le roi m’a loué tes mérites en rêve, je vais te faire visiter le palais de ma voix, elle te servira de guide à chacun de tes pas, suis-moi.

C’est ainsi que mon séjour au sein du palais de la marquise des neiges débuta.


Bertille Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine

Publicités