Recettes de printemps : Les sept nymphes

L’encre des dieux se diluait dans la belle aquarelle pastel. Des arcs-en-ciel révérencieux se distinguaient par touches. Les nuages drapés de soie veloutaient l’horizontalité des lieux. Je me laissais planer béatement, au hasard des vents, bercée des premières lueurs du jour. J’avais repris ma route. Le printemps en pointillé se dessinait sous mes ailes. Au loin, les contours du palais se dissipaient peu à peu. Le beffroi m’avait accompagnée de son air solennel, puis s’était tu. Isacendre et son Ardan chevalier tissaient avec ferveur les liens éternels du parfait amour. Les anges, doux messagers de leurs vœux, ne cessaient d’en disperser les flèches à mille lieues à la ronde. L’ère des jours heureux débuta. Rien ne laissait présager pourtant qu’au retour de l’hiver, les larmes d’Isacendre se répandraient à nouveau, transformant dans ses flots, la terre en glacier, laissant le bel Ardan éploré à son chevet. Ainsi chaque année, les bien-aimés, dans l’emprise de la glace, hivernaient, se réchauffant de leurs âmes, en espérant ardemment le retour des beaux jours pour se retrouver. L’hivernale faucheuse avait trouvé l’icône dans laquelle se mirer : Isacendre, Marquise des neiges, fut alors sacrée.

Et Myrtille… devint airelle ! Dans mon envolée, je croisais aile-mêle, des hirondelles diseuses de printemps, faiseuses de pluie et de beau temps, des colombes oblongues roucoulant leurs béguins du bec, une ribambelle de tourtereaux courtisant leurs tourterelles, quant à moi, je n’en fus pas moins sensuelle ; émoustillée Myrtille ! Je voguais toutes voiles dehors, laissant la désinvolture des vents, dévoiler, à tout-va, mes charmes charmants. Un vol de pigeons tape à l’œil me siffla sur la route ! Pas de doute, Arès avait électrisé les airs et le printemps, prédiction des hirondelles, pointait son nez partout. Mais, Mars n’arrivant jamais seul, ses premières giboulées ne tardèrent pas à débouler. Quelle douche froide ce fut ! De grosses gouttes explosèrent sur mes ailerons, déséquilibrant l’intrépidité de mon vol. Je perdais de l’altitude. L’averse s’intensifiait. La salve redoublait. Tout vol d’oiseau partait à vau-l’eau ! Et « ping » « pong », je ricochai de goutte à goutte, quand un énorme globule d’eau m’emprisonna. « Blueberry Butterfly Bubble » tel fut le nom dont je baptisais ma capsule ! Et de roulé-boulé en boulé-roulé, je finis par poser ma gélule, sur l’une des feuilles frêles d’un bouleau en majuscule.

Au bout du rouleau, Myrtille qui roule n’amassant foule, j’eus sans doute le plus grand moment de solitude de mon épopée. Vu que dans ma bulle, la visibilité était nulle, je n’avais plus que la pilule à me dorer.

Quelqu’un pour secourir la gentille Myrtille ? pensai-je.

Compte là-dessus et bois de l’eau ! ironisai-je sur mon sort.

Soudain, j’entraperçus, entre les molécules, une étrange silhouette. « Myrtille rajuste tes lentilles »… Je finis par y voir clair. Face à moi, un drôle de loustic aux airs de moustique armé d’une baguette de buis me lorgnait d’un œil avisé. Il s’apprêtait à me libérer !

— « Eau secours » ! « Désabullez-moi » ! hurlai-je désespérée.

Et la bulle s’éclata comme par enchantement. Je perdis les eaux, j’étais trempée jusqu’aux mots, des « mille mercis », « j’ai eu chaud », s’évaporaient de ma bouche en une multitude de bulles versicolores.

Tant va la gourde à l’eau qu’à la fin elle se brise ! me dit sagement le moustique.

Vous vous moquez, par dicton, vieux diptère ? rétorquai-je outrée.

Voyons, voyons, en voilà un caractère ! Vous devez être l’illustre fée Mireille ?

Myrtille ! bullai-je en colère. MYRTILLE SACRE BLEU !

Il éclata de rire devant les feux furieux de mes yeux.

Bien sûr, Myrtille ! Pardonnez-moi, je perds parfois les pétales*… Permettez que je me présente, Dardar, loustic de la rive gauche. Je vous attendais, le roi m’a fait part de votre venue, mais avait omis, le bougre, de me dépeindre vos atours papillonesques… Me voici votre serviteur, ma donzelle…

Bien. Les terres de la comtesse Misandre sont-elles encore loin ? dis-je sans relever l’œillade du vieil averti.

À vol d’oiseau, ma chère, nous y arriverons avant la nuit.

Nous prîmes notre envol. La pluie avait cessé. Les pastels des arcs-en-ciel zébraient de leurs reflets velours, la voûte céleste. Sur le chemin, le vieux loustic me conta, d’une voix bien trop suave à mon goût, l’histoire de la comtesse et l’objet de ma venue.

La comtesse Misandre, vieille fille de l’Aristocrade, n’avait jamais pris homme ni au sérieux, ni pour mari. Dans ses jeunes années, elle avait, par contre, dans le but d’engendrer une descendance exclusivement féminine, entretenu une fielleuse liaison avec l’un des dieux de la région : Invinos, déité de la terre, des vignes et de la chair. Après quelques épisodes tumultueux, Misandre, lassée de ce ventripotent coureur de bas jupons, l’avait finalement sommé de ne plus jamais la revoir. Invinos se fit très bien à cet ultimatum. Il oublia le soir même jusqu’au nom de la mégère dans les cuves de son vin. Les traces de leurs liaisons se dissipèrent. La comtesse avait repris une vie claustrale et désespérait de décliner sa race, en une jolie rousse, belle et vive, savante et cultivée. Quelques années passèrent. Et un matin, au beau milieu des champs, après une moisson bien arrosée, Invinos fit la connaissance d’une créature fort familière, un demi-dieu, mi-homme mi-bouc, dont le sobriquet Bouc ne faisait aucun doute sur l’animalité de ce biscornu berger. Invinos aux pouvoirs divinatoires vit alors en lui son propre fils, né de sa nébuleuse union avec la comtesse. Invinos le quitta sans lui dévoiler son secret et à la nuit tombée, s’en remit aux astres. Misandre avait bien engendré son fils, dont elle s’était débarrassée dès sa naissance, lançant le berceau ensanglanté aux hasards des eaux troubles du fleuve Vital : son aversion pour les hommes traduisant la pulsion qui lui prit, ce soir-là. Elle enfouit aussitôt la cruauté de son acte dans un puissant déni, lui permettant chaque matin de siroter son thé sans sourciller plus que de mesure. Invinos très contrarié de cette fâcheuse aventure, qui faillit le priver d’un héritier, se mit à élaborer sa vengeance. Dans le verger des dieux, au pied d’un pêcher original, il cueillit sept fleurs des plus toxiques : clématite, hellébore, colchique, mandragore, nielle, narcisse, et bouton d’or. Et du poison issu de chacune de ces fleurs, le dieu créa sept femmes – sept, le nombre parfait du châtiment ultime-, dont il exacerba le plus mauvais caractère. Ainsi naquirent Ipocriz, Hystriane, Jalousy, Égoïse, Pazione, Narcys et Betsy. Les sept nymphes se présentèrent à Misandre comme des présents précieux envoyés par les dieux, en réponse à ses prières. La comtesse radieuse les adopta sans hésiter sous son toit, ravie de cette divine providence. Les premiers mois qui suivirent leur arrivée furent des plus joyeux. Misandre dépensait sans compter, répondant au moindre caprice de ses belles. Mais à la longue, les caractères infernaux de ces dernières rendirent toute éducation pieuse impossible et Misandre dépassée par les évènements, implora le roi que l’on lui vînt en aide… Ainsi, je fus missionnée en gouvernante, et Dardar en précepteur des sept nymphes endiablées… Le récit qui va suivre est des plus pimentés…

*Expression très usitée dans le royaume, se rapprochant chez vous de l’expression « perdre les pédales, perdre la boule »


Bertille Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine

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