Özgür – Ode à l’Odalisque

Un désert de sel se dévoila, entre ciel et terre, tel un tableau irréel. Les pas du jeune Okan s’enfonçaient dans les mouvances des sédiments scintillant en mille et un diamants. Le soleil, irradiant au levant, auréolait sa tête enturbannée de blanc. L’enfant, dressé comme un dernier homme en ce décor fantôme, se dessinait princier dans l’espace déserté. À mesure qu’il arpentait le sablier millénaire de la Terre, le vent du Sud tel un songe diffus s’enroulait entre les pans de sa tunique immaculée, l’invitant, toujours sifflant, à rejoindre le grand sommet salé

Quelques grains suspendus dégringolèrent dans le sel accru. Quand, rendu en haut de la colline, une voix cristalline l’accueillit et se mit à louer sa destinée. Le jeune émir scruta, de haut en bas, l’horizon argenté. Lorsqu’à ses pieds nus, les contours de l’illusion survenue se formèrent en une chimère de verre. Les vestiges d’une tige, les pétales de cristal pastel, une fleur de sel surréelle se matérialisa en une créature divine et apparut telle Mélusine, en un génie déguisé. La fleur spectrale aux airs odaliscales se mit en une langue tout autre à apostropher son nouvel apôtre. Médusé par la florescence salée, Okan, sans ouïr le moindre sens à ce langage crypté, voulut la saisir sur l’instant et cueillir sur-le-champ l’éclosion sacrée. Un désir fustigeant de possession sangla l’enfant en folle passion. Une délirante envie de détenir toute vie le somma aux sels du sol désolé. Il s’apprêta à déraciner cette fleur du péché, quand la voix cristalline murmura quelques mots familiers qui frappèrent d’un glas les esprits du jeune aventurier. « Celui qui règne sur Terre connaîtra un jour son déclin, et, par sa faute, un funeste destin. » Okan, intrigué par l’oracle miraculé, voulut à son tour l’apostropher, quand la magie entre ses doigts se brisa. La tige fragile, sous son emprise, céda. Tout le corps de cristal de la fleur sacrale se désintégra en une poussière de verre et se dispersa aussitôt dans l’éther. Alors, une tempête saline se leva et s’abattit sur l’âme orpheline en un souffle ardent et glacé. La terre trembla de tout son sel sous ses pieds. Le sablier éternel se fractura de tout part en un profond fracas et éveilla les esprits d’Okan s’évadant du royaume des rêves, en un fiévreux sursaut.

*

Okan reprit pied à l’âge mûr de son présent en un émir éminent, porte-drapeau de son fardeau. Il était, de la Terre, le premier sultan. Au dehors, la lune tel un blanc séant, lustrant sa face cachée dans le sang d’encre des cieux, illuminait les dômes dorés du Palais dominant jusqu’aux confins de sa contrée. Dans les sels de ses songeries, Okan s’avança sur le seuil de son toit, passa le pas, et, sur sa terrasse fleurie de reines-de-nuit, se hasarda. Ainsi, il erra à rebours de la nuit, sous la clarté indécente de l’astre en incandescence. Sa tunique rouge de Turquie et jaune safran colorait l’éden ébène des ombres du soir, son turban lactescent masquait les ombrages de ses esprits. Il repensa à la fleur de sel qui hantait son sommeil depuis plus d’une nuit. Ce rêve d’enfant était devenu, adulte, récurrent. Aussi, le sultan ne s’en souciait plus guère. Il n’y avait dans son existence ni espérance ni appétence. Depuis longtemps, ses humeurs s’étiolaient sous les étoiles de Cassiopée, passant, telle la sphère de lune, du clair au taciturne. Seules ses insomnies illuminées le maintenaient éveillé. Le jour, tout l’ennuyait. Les femmes de la cité qui s’offraient en épousailles par nécessité et sans représailles, ses sujets asservis, assujettis à lui pour un non, pour oui, le séant maternel de la sultane validé, à dicter à ses oreilles ses édits édifiants édifiés… Quelque chose ou quelqu’un lui manquait. Un néant encrait son cœur et l’ancrait à terre. Aussi, à chaque coucher des cieux, Okan s’en remettait à la lune et ses feux, et priait de tous ses vœux qu’une flamme nouvelle n’embrase sa vie devenue si vaine.

*

Lorsqu’un soir, ses prières furent apaisées par la lunaire. Alors que le sultan errait les bras ballants tel un saule se languissant, le clair de la lune vibrionna et chacune de ses faces se dévoila. De la sphère pleine et blanche, un pied courbé émergea en premier, puis ce fut si tôt toute une jambe fuselée qui se dévoila jusqu’à la cuisse et sortit à son tour du céleste orifice. Encore, une autre jambe prit le pas, puis, quelques doigts succédés de deux bras. Une chair de brune se détacha du ventre taciturne. Alors, le corps de la déesse plongea dans l’océan de la nuit jusqu’aux feux étiolés du Palais. Okan, mesmérisé, accueillit béatement la divinité tombée des nues entre les fleurs-de-lune et les galants-de-nuit. Des bracelets d’argent clinquant sur ses chevilles effilées, cent colliers en cercles revêtant sa silhouette dévoilant entre ses chaînes deux seins millénaires et son séant de pierre. La créature divine mi-cadine, mi-concubine, prit corps, puis voix. « Okan, tu m’as invoquée. Tu m’as donnée la vie. Tu m’as libérée de la nuit. Me voilà. » Le sultan tressaillit au son de celle qui lui semblait déjà si familière. Puis, subjugué par l’apparition céleste, répliqua : « Sois la bienvenue… Tu es déjà si spéciale pour moi… Ainsi, en mes esprits résolus s’insuffle ton nom : « Özgü ». À présent, tu es à moi, tu feras tout ce que je voudrai, tout ce que je t’ordonnerai ». La native de la lune naïvement acquiesça. L’émir sortit des pans pourpres de sa tunique quelques pièces d’or, et les tendit à la déité, qui, transportée, les porta à sa bouche et subitement les goba. C’est ainsi qu’Özgü, première odalisque du sultan pénétra dans le Palais d’argent, et y jeta son dévolu.

*

Quelques trajectoires d’astres défilèrent, sans qu’Okan et sa nouvelle compagne de nuit ne se lassassent de leurs êtres, en territoire uni. Dès son arrivée, la déité avait pris possession de la raison de l’émir, et demeurait à ses côtés, obéissant, pour quelques bouchées d’or, au moindre de ses désirs. Tantôt, telles les métamorphoses de la lune, le corps d’Özgü se transformait à souhait. Lorsque le sultan lui ordonnait de lui conter mille légendes, la tête de la déesse se décuplait telle une idyllique hydre et, de ses langues déliées, jusqu’à la lie de la clepsydre, se mettait à narrer les épopées des constellations sacrées. Quand le désir du sultan s’éveillait, la déité quittait ses colliers pour sa tendre nudité, ainsi, ses intimes parties avivant l’appétit se gorgeaient, s’étiraient, se rétrécissaient, se modulaient à mesure de l’œuvre de chair qui se jouait sur-mesure. Puis, de plus en plus souvent, son être tout entier se décuplait et prenait corps en dix odalisques d’or dont les croupes courbées telles des damalisques se languissaient dans le hammam amarré au Palais. Parfois, Okan, en quête de quiétude, éludait celle qui avait bouleversé le sens même de son existence, aussi, la reine-de-nuit disparaissait dans ses transparences, et se mêlait aux tapisseries dorées, s’éclipsant pour un temps totalement de l’horizon du maître. Ces heures de nouvelle lune ne duraient jamais, et en un claquement de doigts, la déité s’en revenait au plus près. Mais au-delà de ses tours métamorphes, c’était pour ses visions surréalistes qu’Okan choyait son odalisque. Jour après jour, nuit après nuit, le sultan se remettait à son oracle de prédilection, et lui mandait, parfois même jusqu’à la supplication, de lui dévoiler ses grandes intuitions. Quelques poignées d’or rassasiaient l’Özgü univore et déliaient les pensées éphémérides de la femme astéroïde. Lorsqu’une nuit aux embruns salés, la langue déliée de la déité marqua les esprits du sultan d’un trait. La guerre s’annonçait au loin et Okan, tambour battant, se trouva face à son destin sanglant.

*

Le sultan quitta les quartiers de la sultane validée, et le cœur même de son Palais pour les confins sanguins de sa terre. Okan, au devant de sa destinée, ne s’était pas résolu à quitter Özgü, sa dulcinée, et lui avait mandé de s’adjoindre à son armée. Alors, pour un peu d’or, l’odalisque s’était risquée au sein de sa légion de légende. La déesse opprimée avait revêtu, sur son allure première, une armure de fer et marchait auprès de son maître. L’esclave avait, à sa suprême demande, masqué ses traits féminins sous un turban spadassin, dissimulant ainsi ses attraits aux fantassins œuvrant à ses côtés. Sur le chemin, entre pierre et terre, l’âme d’Özgü s’embrasa à mesure que la beauté de la Nature s’offrait à elle. Pour la première fois, la prime prisonnière au cœur lunaire se sentit intimement libre. Alors, l’illusion d’un affranchissement à l’approche la frappa avec force. Elle se vit vivre, délivrée du Palais, libérée de l’émir, encline à ses propres désirs, vagabondant sur la terre, foulant les herbes vertes, volant entre les vents ascendants, ou voguant, telle une lune d’eau, sur le bleu des flots. Ainsi, tout l’or du sultan galvanisant jusqu’alors son corps s’avéra vain et lui parut même insultant. Encore, l’adoration d’Okan à son intention devint un leurre à son cœur et un frein à sa libération. Alors, la ruse musela sa bouche méduse, et la déité se mit à édifier dans ses pensées l’ébauche de sa grande évadée. Quel risque encourait l’odalisque à défier son maître déifié ?

*

Rendue au front de guerre, l’armée ottomane d’Okan dressa le camp dans les terres arides et resserra les rangs jusqu’à l’aube de sang. L’oracle, frappée par une vision de victoire évidente, s’affranchit, sans mot dire, de l’émir en éminence. Ses pas assurés quittèrent le camp et s’avancèrent en terre ennemie. Son aura brune puis son corps disparurent dans les ombrages nocturnes. Personne ne sut ce qu’Özgü fit durant son échappée. Au petit matin, l’assaut qui se joua sanglant sur les terres de sang prit le camp d’Okan en traître. Il sembla que l’odalisque se risquant aux aléas de sa vie eût trahi son maître. Toute l’armée du sultan fut décimée avant que le premier rayon dans le ciel de cendres ne s’en vînt. Le prince dissocié pour la première fois de sa prime moitié vit en cette absence, une subite sentence. Lorsque Özgü réapparut au sein du carnage, elle réfuta les accusations de son amant avec rage. En vain. La déité fut accusée de haute trahison et, revenue au cœur de sa prison, fut, aussitôt, mise aux fers sans horizons. Okan, d’un revers de médaille, ajourna leurs propres fiançailles, et, anuité par le gris de ses esprits, rebaptisa son ancienne maîtresse « Ozge » du nom d’une vaine traîtresse. C’est ainsi qu’aux yeux d’Okan, sa femme si familière devint une simple étrangère.

*

Le jour de la mise à mort de l’odalisque s’en vint, et son cortège funèbre en regain exposa son corps à la plèbe. Au centre de la place de sang, sur l’échafaud de la faux, le sultan apostropha une dernière fois, celle qu’il avait prise en faute, faute à son propre jugement. « Ozge, étrangère, je t’ai invoquée dans mon cœur, et convoquée dans mon Palais, tu fus mienne et tu m’as trompée… J’ai eu le devoir de te donner la vie, mais, après l’ultime trahison que tu m’as infligée, décimant ainsi toute mon armée, aujourd’hui c’est le droit de la mort que je vais, sans aucune hésitation, sur ton corps, exercer. Que cherchais-tu, Ozge, à défier ainsi ton maître ? » Dans un ultime courage, la créature réduite en esclavage répondit aux flammes de son créateur devenu son bourreau : « Mon nom n’est ni Özgü ni Ozge. Je ne suis ni femme ni homme. Je n’appartiens ni à toi ni à personne. Certes, je suis venue ici, car tu m’as invoquée. J’aurais pu exaucer n’importe lequel de tes souhaits. L’amour comme la haine. La mort comme la paix… Et, je n’ai œuvré qu’à ton désir toujours insatisfait. J’ai été le miroir de ton ambition ostentatoire. Jamais, je n’ai existé comme l’homme que tu es. Ne me reste désormais qu’un seul vœu omis, qu’à présent je commets. Celui de ma liberté. Ce jour, il sera satisfait. C’est ainsi que sous ta faux cruelle, je me nomme, Özgür. » Aussitôt, le sultan fou de rage devant l’arrogance de ces propos mit fin à ses maux et à ceux de la créature de la lune, et trancha sa tête taciturne, signant ainsi le sceau de son infortune. Alors, une tempête de sel se leva, une voix familière s’entonna et dicta sa triste destinée. « Celui qui règne sur Terre connaîtra un jour son déclin, et, par sa faute, un funeste destin. » Alors, Okan, fustigé par le sort, voulut encore, comme dans les tréfonds de son songe, rattraper son erreur et redonner vie à celle qui avait possédé son cœur. Il s’élança sur le corps de la déesse de ses nuits, mais son être à son contact se dispersa dans les airs en une poussière lunaire. La nuit tomba brutalement en une fatale éclipse, en guise d’adieu à l’odalisque. Puis dans le noir des cieux, la Terre se mit à trembler. Le Palais s’effaça sous les tourments de sel qui s’abattirent sur ses murs, telles mille et une stèles. Aux côtés de son peuple, le sultan fut, en un instant, cristallisé dans le sel en une statue enlisée. Son empire fut aussi vite enterré. Alors, la lune taciturne retrouva sa face cachée, accueillant en son sein sa brune délivrée. Ensemble, elles culminèrent le grand désert désolé. Quand à l’aube bleue, le futur de la Terre s’esquissant entre ciel et sel s’annonça plus heureux. Alors, Özgür en accepta l’augure. 


Bertille Delporte-Fontaine