Les Rêveries du promeneur insolite 5

Rêveries cinq : la geôle des plumes dissidentes

Une nuit, je me suis aventuré sur les faubourgs de la République. Là, ivre de joie, ivre de vie, ivre tout court, j’ai hurlé à bon entendeur mon enjouement. À la seconde d’après, deux officiers sévèrement armés m’ont matraqué la trogne et conduit en lieu sûr, loin des paisibles citadins endormis.

Je me suis réveillé dans une geôle méphitique aux allures cachottières. Puis, j’ai entendu un son de cloche. Des gardes aux visages couverts amenèrent un nouvel invité. Jeté à même le sol, l’homme vociféra : « un lion mort ne vaut pas un moucheron qui respire ! »

Au-dessus de moi, s’agitait un homme au masque de fer assorti à sa cage.

— Je suis Louis… Je souis Lui… Je suis lui… Je suis…

Le pauvre homme avait vraisemblablement perdu la tête en même temps que son visage.

Je demandai avec mon second degré habituel au nouveau venu ce qui me valait l’honneur de sa visite en ce lieu prestigieux, ce à quoi il répondit :

— De malheureux frais de lettres, comme tous ici, ou presque…, ajouta-t-il en jetant un œil amusé sur l’homme au masque de fer pendu au-dessus de nos têtes.
— Et vous, mon cher, qu’est-ce qui vous amène ici ?
— Oh, la routine, état d’ivresse sur la voie publique. Vous savez, de nos jours, on ne peut plus s’amuser… La légèreté est restée dans les coulisses du vingtième siècle.
— Ah ! Vous avez assurément bu un coup de trop, ou perdu la tête, cher ami, nous sommes en 1687.
— Si vous le dites… Pourtant, j’ai le sentiment que le jeune gars qui chantonne dans sa barbe n’est pas très dix-septième…

On l’entendait, en effet fredonner un « J’suis le vagabond de Mettray, y veulent me clouer le bec, ils ont beau me coller à Fresnes, j’continuerai de gratter ma plume sur leurs culs ! »

— Autant, l’oiseau masqué qui grince là-haut, je sais qui c’est, c’est Fouquet, me souffla-t-il à l’oreille, autant le jeune excité, je ne vois pas du tout quel invité de marque il peut être.
— Je vais vous éclairer…
— … l’embastillé…
— C’est pas un nom, ça…
— … c’est ma fierté…
— O.K, « l’embastillé ». Je parierais ma vertu que ce « jeune excité » comme vous dites s’appelle Jean. Eh, beuglai-je (comme les sourdingues, je ne cause pas, je hurle) à l’attention de « Jean ». J’suis du vingt-et-unième siècle. « De mes jours, entre la pollution et la répression, on ne s’éclate pas des masses. Raconte-nous, ce vingtième qui me fait tant rêver. »
— Rêver ? Mais tu n’as rien compris, ou bien c’est ton chapeau qui t’abrutit ? Il n’a rien d’idyllique mon vingtième. Entre l’échafaud, les Guerres Mondiales, et le haro sur les homos, je te jure qu’on ne « s’éclate pas » non plus.
— Merci de me rappeler les horreurs du petit con « sodomite et castré ».
— Me pique pas mes lignes, veux-tu ?
— Mes excuses, Jean.

Puis l’autre oiseau suspendu sortit de son nid un :

— Il y en a qui disent que je suis le surintendant des finances, d’autres qui prétendent que je suis le secrétaire d’État du Duc de Mantoue, mais, moi, je sais qui je suis, crénom ! Je suis Louis !!!
— Non, vous n’êtes pas Louis, continua mon compagnon d’infortune.
— Qu’en savez-vous ? souffla la voix étouffée par le masque.
— Parce que c’est moi qui vous ai écrit pour faire de vous le symbole de l’absolutisme monarchisme.
— En vérité, je me fiche de savoir si vous êtes Fouquet ou bien un ministre d’un prince d’Italie, tout ce qui m’importe, c’est de mettre en lumière la démesure du pouvoir en place.

Alors, la porte de la taule s’ouvrit et on me demanda de quitter les lieux.

Dommage, j’étais sur le point d’assister au dénouement de cette affaire masquée qui alimente nos imaginaires depuis 1703, date de la mort à la Bastille du prisonnier sans nom.

Chacun des « invités » me salua à sa façon :

— Dites aux gardes de m’apporter des dentelles, murmura le masqué.
— Écrire c’est lever toutes les censures, n’oublie jamais, chapeauté ! enchaîna Jean.
— Un jour tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion, conclua le type aux frais de lettres.

De retour à mon époque, sorti de ce paradoxe temporel, je suis tombé par terre, et j’ai crié, crié :

— C’est la faute à Voltaire.


Arnaud Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine.