Le Billet mal luné de l’Affreux ! (épisode 2)

Et pour ce second billet, je m’échappe une seconde fois de notre trivial quotidien pour entrer dans les sphères Lucifer d’une autre dimension, miroir improbable de notre réalité…

Vous êtes bien lunés ?

Parfait ! Alors, en avant les mots…

Mes mots « deux » : Et si…j’avais changé de sexe ?

lebilletmalluneok

Aujourd’hui, à l’heure où l’identité sexuelle est ambigüe, où les mœurs sont confuses, où chacun tire la tronche à celui ou celle qui n’est pas membré comme lui, où chacun cherche son chat, je me suis dit qu’il serait bon pour notre tolérance étriquée que j’aille d’un coup de baguette bistouri me faire changer le matos, histoire de prendre la température de l’autre côté de la rivière identitaire.

Je ne vais pas défricher ici le gros bordel des identités sexuelles, définir ce qu’est un travesti, un transgenre, le troisième sexe de Nicolas Sirkis, ou bien l’identité de genre conférée à tort ou à raison dès la naissance (moi-même je m’y embrouille les chromosomes), mais plonger la verge au vent en plein dans une fiction aussi folle que farfelue dans laquelle « je » serais devenu une femme (presque) comme les autres…

Ce matin, donc, mon café mal ingéré, avalé, je m’attelle à la petite douceur censée me faire digérer la pilule de l’ennuyeuse journée qui m’attend, mon billet de bonne humeur !

Sauf que ce matin, mes ovaires me font un mal de chienne. Il faut dire que mes gonades femelles sont toutes neuves dans mon bastringue… Cela ne fait qu’un mois que j’ai fait changer mon matos à la clinique du coin. Ça s’est très bien passé. Il ne manquerait plus qu’ils m’aient foiré ma construction vaginale, les toubibs, nous sommes en 2080, bordel… Oui, je jure comme un homme, et pourtant, j’ai la mine si délicate…

Ouais, comme une conne, j’ai mal dosé mon traitement hormonal… Je n’ai jamais été tempérée. J’ai encore mélangé mes pilules. Le gros inconvénient de mon hormonothérapie, c’est qu’elle est à vie, eh ouais, faudrait pas que ma pilosité abondante resurgisse en pleine soirée de remise du prix de la tolérance… Vous me suivez, n’est-ce-pas (là, j’ai perdu la moitié d’entre vous qui se dit que l’Affreux… pardon… l’Affreuse a complètement dérivé… Ouais… Vous n’avez pas tort, allez, on continue !)

Avec ma santé naturellement précaire, j’ai dû choisir entre les hormones et la picole… J’ai choisi les hormones le jour, et opté pour la picole (en douce) le soir. Putain (oui je jure comme une affalée du comptoir), ouais, nous les gonzesses on tient la gnole aussi bien, voire mieux que vous, les allumés du cigare. Il ne faut pas oublier, que nous, on a été conçues pour porter les rejetons censés assurer l’avenir de notre planète et qu’on vit plus longtemps que vous, les couillons. Soyons honnêtes, on a été conçues pour survivre au grand désastre planétaire, pas vous, les gars. Un petit bémol, tout de même, mon Affreuse. Là, tu te la racontes. Tu oublies que même si ton âme est née femme, on t’a refilé, par mégarde ou mauvaise blague, le corps pileux d’un mec ! En gros, ça n’est pas dit que tu survives si longtemps à toutes les conneries de ce monde, d’autant que toi, en plus d’être né mâle, t’es né chétif… Si tu avais vu le jour chez les Spartiates, je pense que Leonidas (le Roi, pas le chocolat) t’aurait bazardé par-dessus la falaise…

Malgré tous les progrès de la science, les blouses blanches n’ont pas encore trouvé la clé de la pousse capillaire. Chaque matin, j’attribue à ma tête d’œuf, une touffe artificielle. Ce jour, j’opte pour la perruque Marilyn… Ouais… Je suis un cliché, déjà, petite, je me rêvais Monroe…

« I Wanna Be Loved By You… pou… poudidou… »

J’enfile un jean taille basse, mes bottes hautes noires à talon daim, mon manteau trois quart bleu ardoise Madonna, et quitte mon loft cosy pour les rues de Paris. Ce jour, il fait gris, les nuages ne vont pas tarder à larmer.

*

On s’en fiche, rien ne n’empêchera de jouir d’un café à la terrasse du café de Flore. Il est 11 heures, je commande mon expresso. Lucie, mon amie de toujours, est fidèle aux aiguilles de l’horloge.
Elle me bise et me dit :

— Si j’étais canon comme toi, Anna, je ne galérerais pas tous les soirs sur le dance floor du Doppleganger.

— T’es surtout une vile flagorneuse, ma grande ! Toi, au moins, t’as l’avant-cœur drôlement appétissant, moi, j’ai, au mieux, une paire de bosses.

Elle rit quatre fois, c’est sa marque de fabrique.

— Écoute, Anna, on ne va pas se plaindre, tu as raison, notre identité de genre est enfin reconnue par toutes et même par tous… Terminés les crachats dans le dos, les gloussements murmurés dans nos dos. Ça fait quoi, cinq ans, maintenant qu’on en a fini avec la crise identitaire. Chacune est libre de son genre… Bas-les-masques de l’imposture.

— T’as raison, ma grande, avant le garçon de café, que je soupçonne d’avoir lui-aussi, accordé son corps à son genre, nous aurait balancé un sympathique : « Je vous sers quoi, les filles ? Ah, je sais, un petit thé vert pour Antoine, et une grosse bolée pour Bob ? » On lui aurait rétorqué : « Mon chou, vous savez, nous prenons nos sexes très au sérieux… Les travestis auxquels vous faites allusion avec humour, bravo la référence à Tenue de soirée, n’ont rien à voir avec les deux belles et authentiques femelles qui croisent avec sex-appeal les compas sous votre table de bistrot ! »

— Toi, quand tu envoies, tu envoies !

— Il faut bien que je mérite mon titre de chroniqueuse de l’année.

— Carrie Bradshaw peut se rhabiller.

— Tu vois, toi aussi, tu peux nous offrir des références poussiéreuses quand tu veux.

— T’abordes quoi cette semaine dans les pages de Translucide ?

— La greffe de tête…

— Cette pratique barbare et illégale ?

— Ne dis pas ça, Lucie, l’échange de corps avec consentement mutuel, c’est l’avenir… Imagine, on aura plus besoin de se faire charcuter pour être « belles » ou de prendre nos hormones ! Les femmes nées déguisées en fort des Halles pourront refiler leurs muscles aux hommes nés avec une paire de nibards.

— Tes Frankenstein me filent la gerbe…

— Dis ça aux Italiens… Chez eux, cette pratique « barbare », comme tu dis, vient d’être légalisée…Là-bas, « les hybrides » sont vachement bien acceptés par les gens comme toi et moi.

— Le tronçonnage de tête est un sujet sensible en France, Anna.

— Au lieu de regarder le passé, de ressasser perpétuellement les mêmes couacs historiques, tu devrais contempler l’avenir, Lucie, et notre avenir, ce sont « les hybrides » !

—  « Les hybrides ? » Tu veux mon avis, c’est une très mauvaise appellation, ils auraient dû les nommer les « couper-coller »…

*

Sur le chemin du retour, je repense à ma conversation avec Lucie et suis chagrinée de constater à quel point elle est conservatrice, voire rétrograde… Si elle avait vécu au début du vingt-et-unième siècle, je pense qu’elle aurait apprécié qu’une vaillante comme moi, se mouille pour ses fesses athlétiques.

Ça n’est pas parce qu’aujourd’hui, nous les transgenres, du moins c’est comme ça qu’on nous appelait à cette époque obscure, sommes acceptées qu’il faut que nous mettions des freins à celles et ceux qui ont opté pour des pratiques plus radicales. Dieu sait, même si je ne crois pas en ce con barbu (vous pigez la blague ?), qu’en 2017, on m’aurait cherché des noises dans les espaces publics… Je ne pense pas que j’aurais pu m’acheter mes jupes ultra courtes au Bon Marché sans un regard désapprobateur de la vendeuse…

*

Le soir est tombé, j’ai envoyé mon article à mon éditrice, Jeanne Vert Galant.

Je me dessape fissa et me faufile dans les draps en satin de mon lit king size. Un vide m’assaille… Le manque de queue se fait sentir ! J’ai beau avoir trouvé mon identité, je n’ai pas croisé les jambes avec la légendaire âme sœur.

J’espère ne pas finir mes jours sur un balcon avec vue sur Lucie…

Rideau sur ma journée XY…

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Transversalement vôtre.

L’Affreuse.


Des mots produits par la plume lunaire d’Arnaud Delporte-Fontaine illustrés par Bertille Delporte-Fontaine