Les Rêveries du promeneur insolite 2

Rêveries deux : « Toi Toi mon Toit »

À la chute du jour, quand l’astre de la nuit m’a présenté sa demi-lune, je n’ai pu résister à son invitation céleste et ai aussitôt accouru sur les toits de Paris.

 « J’aime bien quand j’ monte là-haut parce que c’est entre
Les pavés et les nuages que l’on domine le monde…
 …Chem Cheminée Chem Cheminée Chem Chem Tchéri,
Joyeux mais bohèmes, voilà les ramoneurs. »

Bien que nous ne partagions pas les mêmes toits (les miens donnent sur l’Opéra Garnier), je ne peux qu’approuver ton sentiment de liberté, Mary. Ici, ma semi lune posée sur le zinc de Paris, je respire enfin un air serein. Loin des boulevards, comptoirs, et fumoirs encavés qui m’ont vu m’emplâtrer ces dernières promenades étoilées, j’admire pour la première fois, l’estomac vide, le foie déchargé de boisson, la splendeur de notre azur babylonien.

Ici, point d’enquiquineur qui cherche à me remettre dans son droit chemin. Ici, pas de quatre roues qui essaient de me balayer hors de leur chemin. Ici, pas de noceurs qui tentent par tous les moyens de m’entraîner dans leurs chemins cuits.

« Cui-Cui ! », chante l’oiseau perché à ma gauche.
« Miaou ! », miaule le chat lové à ma droite.
Titi et Grosminet sont d’accord avec moi.

Plus tard.

J’ai le gosier sec. Ouais… D’un coup, sans un verre de gros rouge ou de mousse rousse, je trouve moins de poésie à ce ciel noir plombant.

J’ai soif ! Au point où j’en suis, même un « Vieux Papes » ferait l’affaire. Quand on est alcoolique, passé deux heures du matin, on se fout de la poésie, on se fourre de la piquette. Rideau sur mes rêveries toiturées ! Il est temps de retrouver mes compagnons du pavé.

Tandis que je descends, avec mon adresse légendaire, les escaliers qui mènent au plancher des vaches à bière, une petite main d’en haut me fait signe.

—Pas si vite, le monsieur au manteau noir !
J’avais tort, même là-haut, il y a des raseurs.
—Je suis pressé, j’ai soif !
—Viens, j’ai à boire !
Toi, tu parles ma cause, enfin, tu causes comme j’aime…

Je remonte et tombe, désenchanté, sur un gamin qui arrose sa rose.

—Je suis le Petit Prince, me dit-il, la tête dans la lune.
—Je suis le Promeneur Insolite, j’ai soif !
Tiens, bois, « Promeneur Insolite, j’ai Soif »!
Je bois… et recrache… le liquide sur un promeneur des chaussées qui m’insulte « d’arroseur du dimanche » alors que nous sommes une nuit de lundi.
—De l’eau ?!? C’est ce que t’appelles « A boire ! »
—Elle apprécie, elle au moins ! réplique-t-il en montrant sa fleur rouge.
—Je ne suis pas une plante, moi, je suis une panse ! Et je veux boire de la gnôle.
—Alors, tu devras te promener sur un autre toit… Je ne suis qu’un petit garçon qui ne comprend rien à ta soif insolite. Moi, ma fleur me suffit !
—Tu as raison, gamin… Je suis un vieux schnoque qui a oublié la simplicité… Il n’empêche, ma « soif de » est maîtresse de mon âme. Je dois te quitter pour une bouteille. Adieu, gamin, prends soin de ta fleur, elle est unique !
—Aurevoir, vieux roi.

*

Les toits en zinc de Montmartre accueillent mes pieds Peter Pan. Quand je m’apprête à les quitter pour la contrée des fées vertes, le son d’un avion à hélices stoppe net mon élan assoiffé. Au-dessus de moi, un « lighting P38 » survole mon espace aérien et fonce droit sur moi ! Comme Cary Grant dans La Mort aux trousses, je me jette à terre… enfin à toit…

Puis, il reprend son envol vers le firmament en me saluant de la main… Tu parles d’un farceur…

J’aperçois un petit objet tomber du ciel enténébré. Serait-ce une bombe ?

Parbleu ! Une bouteille ! En promeneur trapéziste avide de rouge, j’attrape la divine bouteille envoyée par le Saint ange.

*

Une rasade plus tard, au point du jour, je suis frais comme il faut pour me la jouer Philippe Petit entre les toits de la rue des Gymnases dans le vingtième.

Hop, d’un bond, un toit verdoyant accueille le seigneur des cimes désargentées.

Et qu’y vois-je ? Les pommes d’or du jardin des Hespérides ! Et pas que… À leurs côtés, siègent des tomates, des salades, des patates, des légumes et des fruits inconnus à mon champ lexical bistrotier… La terre s’est-elle invitée dans les cieux ?

Il semblerait que oui…

Une petite vieille vient à moi.

—Mon petit jeune homme, ça vous dirait une assiette fraîcheur ?
—Mon foie, pardon ma foi, je ne suis pas contre, cette promenade sautillante et cette bouteille tombée de là-haut m’ont ouvert l’appétit.

La vieille dame file dans son potager.

Elle revient, changée en garçon de café des vertes allées, me servir son assiette.

—Pommes, courgettes, frisée, tomates, concombres, carottes, persillade, et menthe bio sont au menu du promeneur.
Je déguste tout en fantasmant un saucisson-beurre.
—Merci, ma vieille ! Mon ventre est nanti comme il faut. C’est vous qui les avez cultivées ces merveilles ?
—Eh oui, mon petit jeune, c’est moi et d’autres.
—Décidément, Paris m’en fout toujours plein la gueule. Pourquoi les toits ?
—Les industriels ont conquis nos champs, alors, nous, les paysans verts du futur, avec nos potagers, on investit leurs toits.
—Logique, avec les sols pollués… En tout cas, votre cinq-à-sept m’aura redonné de la joie… Je vous laisse à vos promesses… Adieu, ma dame !
—Reviens quand tu veux, le jeune… On a du bon brocoli pour toi.
—Je n’y manquerai pas !

Il est huit heures du matin, tandis que les figurants de ma vie se bousculent pour arriver à l’heure dans le goulag qu’ils appellent leur travail, je rentre chez moi, le ventre repu, l’âme en l’air…

Rideau sur ma promenade.


Arnaud Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine.

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