Hou Hou Le Loup

À Arsène

hou-hou-le-loupC’est l’heure du dodo, pour Angelo. Comme tous les soirs, ses parents lui racontent des histoires où papillonnent mille fées dans un pays imaginaire rêvé.

Tandis que son papa conte le récit page après page, sa maman accompagne avec sa guitare tous les merveilleux personnages. Angelo, blotti au cœur de son lit, raffole de ces instants magiques qui illuminent ses songes et l’invitent dans des rêves féériques. L’histoire qu’Angelo préfère est celle d’Arsène le petit magicien. Mais ce soir-là, pourtant, Angelo est contrarié. Il n’écoute que d’une oreille, les aventures du lutin magicien. À la fin du récit, il confie à ses parents ses soucis :

— Papa, maman… J’ai peur.
— Chéri, de quoi as-tu peur ? Tu n’as jamais eu peur de rien ? disent ses parents en chœur.
— Si, j’ai peur… de sa longue queue interminable… de ses yeux qui jettent des éclairs… de ses pattes qui courent plus vite que la lumière… de ses grands crocs qui mâchent sans fin les petits garçons… J’ai peur…
— … du loup ?
— Oui, du «  Grand Méchant Loup ».
Les parents restent, un temps, interloqués. Ils ont toujours conforté leur garçon dans l’idée qu’il ne fallait avoir peur de rien, ni des animaux, ni des humains.
— Du loup ? Mais depuis quand as-tu peur du loup ? demandent ses parents.
— La maîtresse a dit qu’il était méchant… et qu’il mangeait les enfants…
— La maîtresse a dit ça comme ça ou dans le cadre d’une histoire ?
— Euh… une histoire avec une petite fille toute rouge…
— Hé bien voilà ! Il s’agit simplement d’une histoire que ta maîtresse vous a racontée à toi et tes copains… Le loup, Angelo, n’est pas plus méchant que l’ours, le lion, le chat, ou même la fourmi… Contrairement à nous, les humains, qui chassons les animaux parfois sans raison, les loups, eux, ne chassent que pour manger. Et puis, ils sont peu nombreux et vivent loin de la ville trop bruyante et polluée pour les animaux sauvages…
— Mais pourquoi il veut dévorer la petite fille toute rouge ?
Les parents, se regardent, complices et poursuivent sur le fil de leurs pensées :
— Oh, mais c’est un conte, une histoire inventée pour faire peur aux enfants… Ce « Grand Méchant Loup » n’existe pas, Angelo. En vérité, c’est plutôt le loup qui a peur d’être mangé par l’Homme, non l’inverse… Il ne faut pas avoir peur, d’accord ?
— Oui…, bredouille Angelo sous ses draps.
Sur ce, sa maman prend sa guitare et entonne un couplet.
— Hou hou le loup, hou hou fait le loup… Tu vois, le loup est un chanteur, c’est un enchanteur ! Hou hou, c’est le loup qui te fait coucou, il n’y a pas de quoi avoir peur, Angelo.
Voilà Angelo rassuré fin prêt pour le pays des fées. Ses parents le laissent alors à ses songes mordorés. « Bonne nuit, Angelo ».

*

Seul dans sa chambre, pelotonné dans son lit, Angelo trouve le sommeil et ses merveilles. Dans ses rêveries, il voyage sur le dos d’un lion ailé qui le transporte dans les cieux, en compagnie d’Arsène le magicien qui jongle de nuages en nuages avec ses balles de feu. Soudain, l’ombre d’une grande queue bat d’un coup et renverse Angelo et sa monture ailée. L’enfant et le lion, à mille pieds au-dessus de la terre, dégringolent, et tombent dans un immense cratère.

Angelo se réveille, en sueur, le souffle haletant. Un cri étouffé s’échappe de sa bouche. Il reste un temps sans voix.

Dans sa chambre, une atmosphère étrange s’est invitée. Les ombres dansent entre les rayons de la pleine lune, le vent au-dehors fait claquer ses volets… Soudain, sa fenêtre s’ouvre en grand.

— Hou hou !

Angelo, pétri de peur, se terre aussitôt sous son duvet. Face à lui, devant son lit, une ombre se dessine sur le mur. La voix entonne à nouveau sa rengaine :

— Hou hou ! C’est moi, le loup, chantonne la créature tapie dans la pénombre.

Angelo crie « au loup », mais personne ne répond. Ses parents dorment d’un sommeil de plomb. Alors, caché sous ses draps, l’enfant apeuré aperçoit une grosse tête toute poilue se dessiner et prendre voix.

— Hou hou ! Il ne faut pas avoir peur, Angelo, ça n’est que moi, Hou Hou le loup ! Je vais te chanter ma chanson :

« Hou, hou, hou, hou, hou…
Je suis Hou Hou le loup…
Je viens à pas de loup…
J’ai une faim de loup…
Je cherche l’amour fou…
Hou, hou, hou, je chante à la lune…
Hou, que j’aime cette dame nocturne…
Hou, je veux décrocher ma lune…
Hou, m’envoler jusqu’à son clair taciturne…
Hou, hou, hou, hou, hou…
Je suis Hou Hou le loup…
Je viens à pas de loup…
J’ai une faim de loup…
Je cherche l’amour fou… 
»

Angelo intrigué sort sa tête de sa couette. Des petits yeux jaunes clignent à deux pas de loups de son nez. Angelo se met à hurler. Alors, une patte velue vient se poser sur sa bouche.

— Chut, fait le loup, ce soir, je t’emmène avec moi.

*

La queue agile du loup s’enroule autour d’Angelo et le hisse hors de son lit tout chaud. D’un bond, la bête saute par la fenêtre et surgit dans la nuit. Sous les sentiers de dame lune, l’animal velu grimpe sur les toits de la ville emportant Angelo comme un ballot, à vive allure. Puis, le loup s’arrête enfin, et se met à chanter à tue-tête.

Angelo, en proie aux poils de l’animal, tente de se libérer, mais en vain. Si seulement ses parents pouvaient venir à sa rescousse !

Quand, au devant d’eux, survient un puissant battement d’ailes. Des yeux orangés, un plumage noir, un corbeau gigantesque apparaît ténébreux.

— Croak, fait le corbeau, tu as besoin de mes ailes plumées, ma belle gueule de loup ?
— Angelo, je te présente Croak, le corbac, c’est mon camarade zélé, dit le loup en libérant l’enfant à ses côtés.
— Dites, vous allez me manger, toi et l’oiseau ? bafouille Angelo de stupeur.
— Non, je n’aime pas le goût du malheur… Au contraire, je vais faire votre bonheur, et vous emmener, toi et Hou Hou le loup, faire un tour là-haut ! croasse le corbeau en regardant le cadran de la lune illuminée.

*

Angelo et le loup grimpent sur le dos du drôle d’oiseau. Aussitôt, le trio s’envole sous le halo de la lune. Le corbeau vole à vive allure. Angelo, blotti contre la fourrure du loup, observe le monde d’en bas. Les paysages défilent dans la nuit devant ses yeux ébaubis. Les grandes tours de la cité grattent la voûte céleste et laissent place aux cours d’eau dormants, et aux vastes steppes ondulant au rythme du vent…

Des arbres millénaires pointent leur cime. L’oiseau de bonheur plonge droit sur eux. Angelo surpris s’agrippe au pelage du loup, son cœur palpitant est sur le point de se détacher de sa poitrine. « C’est la fin », pense l’enfant affolé.

D’un coup, le corbeau redresse son cap et survole en rase-motte la forêt centenaire, Angelo d’une main effleure ses feuillages. Quand, la drôle d’embarcation se pose au beau milieu d’une clairière éclairée par le plus clair de la lune.

— Croak, nous sommes arrivés à bon pré ! croasse Croak le corbac.

Hou Hou le loup et Angelo descendent du tapis volant en plumes.

— Merci camarade ! Tiens, un p’tit cadeau à croquer pour combler ton bec !

Le loup tend un sachet de graines au corbeau. Le piaf piaffe de joie avant de reprendre sa route sur la voûte étoilée.

*

— « Hou » fait Hou Hou le loup, « hou » !

Le loup, aux anges, sourit à Angelo, puis d’humeur badine se lèche instinctivement les babines. Ses crocs apparaissent acérés sous les lueurs de la lune. Alors, le petit garçon frémit de peur. Le voilà perdu au beau milieu de la forêt noire, en proie à un inconnu notoire, loin de sa maison, de son papa et de sa maman, sans espoir ! Hou Hou le loup a bien réussi son coup. Cette fois, encore le « Grand Méchant Loup » va arriver « à ses faims ». Angelo s’apprête à hurler à la lune, quand mille petites billes dorées s’illuminent et s’avancent à pas de loup.

Une centaine de loups, gris, noirs, blancs, aux couleurs de la nuit et de l’hiver, surgissent de la pénombre et encerclent l’insolite duo. L’un deux se détache de la meute et vient à leur rencontre.

— Hou Hou le loup, que nous vaut ce crépusculaire rendez-vous ?
— Ah, mon camarade, Loup craquant, je voulais vous présenter à toi et la meute mon compagnon du soir.
— Ce tout petit bonhomme à l’odeur bien alléchante ?
Sur ces mots, Angelo en un sursaut, se réfugie dans les pattes pelucheuses de son loup.
— Mes compagnons de la lune, je vous présente, mon camarade, Angelo !
— Angeloup ? répond Loup craquant.
— Non ! Angelo ! corrige le petit garçon qui commence à prendre ses aises.
— Ah ! Voilà un p’tit qui va finir chef de meute, rétorque Hou Hou le loup.
—Angelo, je te présente mes camarades, poursuit Hou Hou le loup : Loup blanc, Loup solitaire, Loup des steppes, Bouh le loup, Bouille la louve, Loup noir, Croc Croc le loup, Lou-gan…
Un sourire s’esquisse sur le visage du petit garçon. Il se met à faire le décompte des loups, sans s’en rendre compte. Un loup, deux loups, trois loups, quatre loups…
— Dis, Hou Hou le loup, vous allez me manger, toi et tes cama…copains ?
Hou Hou le loup se gratte le museau, et rassurant répond assuré :
— Ah, p’tit Angelo, nous n’allons pas te dévorer, moi et mes « copains »… Nous voulions, au contraire, t’inviter à partager nos histoires de loup, ici, par cette belle nuit de pleine lune.

En effet, ce soir, la lune affiche ses pleins effets.

Angelo a entendu, à l’école ou ailleurs, que la pleine lune est de mauvais augure pour les Hommes. Selon les légendes, c’est durant ces nuits que les loups traquent les humains. Mais en vérité, ces nuits-là, à mille lieues de cela, les loups préfèrent de loin se conter des histoires de loups non pas à frémir de peur mais à mourir de rire et dormir debout ! Une nuit de conte dont Angelo est le témoin humain.

La nuit d’enfer va prendre fin. Angelo enjoué hurle avec les loups.
— Hou ! fait Angelo, hou ! Hou !
— Angeloup fait vraiment partie de la meute à présent, dit Loup craquant.
— Il est temps de nous séparer, les cama… les copains, fait Hou Hou le loup, l’aube va bientôt pointer son museau, et les Hommes leurs bâtons de feu.
Au mot « feu », Angelo écarquille les yeux.
— C’est quoi un bâton de feu ? réplique-t-il curieux.
— C’est un bâton qui crache du feu.
— Et ils crachent sur qui ces bâtons ?
Hou Hou le loup regarde ses compères velus avant de répondre, gêné :
— … sur les loups… Vous, les Hommes, vous nous chassez depuis toujours hors des forêts avec vos bâtons fourchus ou de feu… Alors, toujours, plus loin nous devons fuir…
— On vous chasse pour vous manger ?
— Hou, euh, parfois… Ou pour notre fourrure, mais le plus souvent, c’est par peur du loup.
— Pourquoi on a peur du loup ?
— Hou, mais ça remonte à loin… Entre l’humain et le loup c’est une vieille histoire ! Je crois que l’Homme pense qu’on en veut à ses poulets… Quelque chose comme ça…
— Alors que nous, les loups, tout ce qu’on veut c’est piquer un cent mètres peinards dans nos steppes… C’est sûr que si une poule s’aventure dans nos bois, elle ne fait pas long feu, si tu vois ce que je veux dire, Angeloup, ajoute Loup craquant.
— Mais alors, le loup ne mange pas les petits enfants ? poursuit Angelo passionné.
— Ça peut arriver… Mais nous préférons de loin le gibier aux enfants, on en a plus sous la dent… Tu vois, tu n’as rien à craindre de nous, les loups.
— Mais alors, pourquoi les grandes personnes nous racontent toutes ces bêtises ?
— Parce qu’ils veulent faire peur aux enfants…
— Pourquoi veulent-ils nous faire peur, c’est très méchant !?
— Pour mieux vous divertir mes enfants !
—Moi, je préfère l’aventure à la peur comme « divertirssement » !
— Eh oui, ce sont des contes à contenir les petits comme les grands … Allez, il faut filer, dit Hou Hou le loup à la meute.
— « Hourevoir », fait Angeloup aux loups.
— Hou ! Hou ! Hou, répondent les loups à leur nouveau camarade de cœur.
— Grimpe sur mon dos, Angelo, j’ai un dernier endroit à te montrer avant que le jour se lève, dit Hou Hou le loup cavalier.

*

Les rayons de la lune éclairent encore les steppes de velours sur lesquelles fusent Hou Hou le loup et son compagnon de fortune. Agrippé sur le dos à poils durs, Angelo, heureux comme jamais, vit la grande aventure. Après cette réunion bienvenue entre velus, Angelo n’aura plus jamais peur du « Grand Méchant Loup ».

Une falaise arrive à pic, alors, Angelo croit, encore, sa dernière heure venue.

Mais une nouvelle fois, rien de fâcheux, au devant, ne survient ! Bien au contraire ! Par un heureux hasard, les puissantes pattes du loup les propulsent, lui et son hôte hagard, sur la face cachée de la lune ! Divin présage pour le pelage ! Fortune opportune !

— C’est beau ! clame Angelo, acclamant ainsi les pas de géant du loup. Je n’y crois pas ! C’était moins une, mais me voilà sur la lune ! s’exclame-t-il de plus belle.
Alors Hou Hou le loup prend la parole :
— Tous les soirs, j’ai rendez-vous avec la lune. Je viens là pour contempler notre si belle sphère bleue et m’écrier au loup… Hou ! fait le loup, Hou ! fait le loup… Hou !
— Hou, entonne Angelo en écho au loup.
« Tout à loup », surgit une louve à la fourrure mordorée. Hou Hou le loup s’avance vers elle. Tous deux dansent l’un autour de l’autre. Angelo est enchanté par ce conte de lune. La louve se love contre son loup.
— Angelo, je te présente, ma compagne, Dame Lune !
— Helloup, Angeloup, chuchote la belle louve.
— C’est ton amoureuse ?
La louve sourit, Hou Hou le loup poursuit :
— Nous aussi, nous avons un cœur de loup.
— Chaque nuit de pleine lune, nous nous donnons rendez-vous ici, et dansons notre amour sur la face cachée de l’astre de la nuit.
Un battement d’ailes familier fait son retour. Croak le corbac fait son come back.
— Il est temps, croasse-t-il au loup.
Ce dernier acquiesce du museau.
— Le soleil va se lever, tu dois rentrer chez toi. Tes parents t’attendent, Angelo.
— Tu viendras me rendre visite, Hou Hou le loup ?
— Chaque nuit de pleine lune, c’est promis.

Angelo fait ses adieux aux deux loups amoureux, qui, poursuivent leur danse au clair de terre, à dos de lune.

*

Revenus sur Terre, Croak dépose Angelo chez lui, dans son lit avant de s’envoler loin dans la nuit.

— À bientôt, le corbac ! dit le petit garçon des étoiles plein la tête.
« Croak Croak ! » entend Angelo depuis son lit encore chaud.
« Hou Hou ! » entend Angelo depuis son rêve d’en haut.
— Hourevoir Hou Hou le loup, tu viendras me rendre visite à la prochaine pleine lune !

Le soleil s’élève dans le ciel. C’est l’heure de se lever et d’aller à l’école.
Les parents d’Angelo entrent dans sa chambre.

— Réveille-toi, mon ange… Tu as bien dormi ? dit sa maman chérie.
— Oui ! s’exclame-t-il encore dans la lune.
— Tu n’as plus peur du loup, alors, dit son papa averti.
— Oh, non ! Hou Hou le loup, il est gentil !
— Allez, va prendre ton petit déjeuner…
— Hou oui ! J’ai une faim de loup !

Au loin, chante Hou Hou le loup :

« Hou, hou, hou, hou, hou…
Je suis Hou Hou le loup…
Je viens à pas de loup…
J’ai une faim de loup…
Je cherche l’amour fou…

« FAIM DE LOUP. »


Arnaud & Bertille Delporte-Fontaine