George Sand, DANS LA PEAU

portraitdanslapeauGeorge-Sand Je suis très émue. Je crois que je vis, chaque jour qui passe, toujours plus vive.

Née un 1er juillet à l’Espérance d’un été indien sans infernal hiver, me voilà revenue encore à l’aurore de mon destin, à la fois fille de Paris, hors-champ, arrangée au rang des pâquerettes et enfant d’un masculin dessein à paraître… Éclose, si tôt, si j’ose, dans la peau de cet homme, de ce George qui me colle maintenant à la pomme, comme un masque à moustache. Même si, oui, je me sens en femme… Plus que je ne l’ai jamais ressenti auparavant.

Toujours, je parle comme un homme, je m’habille comme un homme, je signe de ma plume comme un homme… Peut-être, pour que jamais je ne sois la femme « de », que je n’appartienne à personne. Je suis bien plus qu’une particule, ne vous en déplaise, Mesdames, et bien plus qu’une paire de testicules… De me délester de votre grappe à deux grains (au sens figuré, notez bien), et exister comme tout un chacun, Messieurs, vous m’en voyez bien aise. Mais je n’en suis pas moins, George Sand, qui travaille dur comme fer à la culture du sang de sa terre. Me voilà femme en homme ou l’inverse, bouleversons l’ordre, c’est égal, je le transgresse. Bien qu’éphémère, je ne me sais que trop visionnaire sur ce point. Et je vais mettre le monde à ma mode, je vais régler son horloge à mes heures, rythmer son cours à la Cour de mes humeurs.

Oui, je vais révolutionner les lois désuètes de la nature qui m’oppressent pour qu’enfin une voix d’une quelconque « Madame » (susnommée moi) ne prenne flammes. Diable de femme que je suis. Femme de mon temps que je reste. Pourtant, je le confesse, je me sens d’un tout autre siècle. Je suis le fruit mûr du futur. Je suis passée de Paris au Berry et inversement (ce qui, de mon temps, peut paraître aberrant), je pourrais tout autant quitter cette ère qui m’a vue naître, et rejoindre l’azur d’un avenir constellé pour ma condition de femme zélée. Si j’avais pu être immortelle, j’aurais vu le monde sous un tout autre angle.

Oui, peut-être, après quelques siècles, après l’an 2000 ou l’an 3000 (après tout, rien ne m’arrête), je me serais sentie comme un homme à part entière, respectée, congratulée voire même adulée comme tel. J’aurais pu parler crument, librement, sans strophes secrètes et autres refuges et subterfuges. J’aurais pu signer mon indécence avec insouciance… Par exemple, j’aurais pu déclamer distinctement et sans crainte d’aucun châtiment : «  Je suis très émue de vous dire que j’ai toujours une envie folle de me faire baiser… » ou encore : « Je suis prête à montrer mon cul… » ou plus fort : « Je vous prouverai que je suis la femme la plus profonde comme la plus étroite que vous puissiez rêver… »

Je suis très émue, oui, certes. C’est L’histoire de ma vie, sans doute, ou c’est à cause d’Elle et Lui. Toutes mes œuvres de chair qui me sont si chères et qui font ce que je suis, encore aujourd’hui. Et mes dernières pensées sont pour vous, mes hommes. Alfred, mon pauvre Alfred, comme j’ai chéri le serpent en toi, et comme il faisait écho au chaos de la création qui m’a enchaînée en chienne aux feux de sa passion. Jules, mon jules, qui m’as insufflé le sang de ton Sandeau à mon Sand d’encre, et, toi, Frédéric, qui as fait de ma vie mystique une douce musique… Vous, mes hommes, sachez bien, en tant qu’homme, que je vous ai aimés bel et bien, et que, sans vous, mon cœur de femme et mon âme mâle ne seraient rien…

Avant de quitter cet instant indéfini sur le fil infini, ne me reste qu’un seul grand remords, un très vif regret de mon impulsif rejet inconséquent, maintes fois signé de ma plume assassine d’antan, à l’égard de ce peuple que j’avais cruellement nommé, mangeurs de cœur, que j’ai haï par erreur, peur ou leurre, je ne sais.. Cette haine irraisonnée me traîne encore comme une lourde chaîne, ne cesse de me hanter, ni ne me laisse un instant en Paix… J’erre dans l’enfer insatiable forgé au fer de mes blessantes pensées, je me noie dans ma propre mare au Diable. Cette rancœur infâme m’a mis la mort dans l’âme de mon vivant, et à cet instant précis, de la flamme de mon anéantissement, me met encore et toujours, le maudit sang au cœur… L’heure est à la repentance en majuscule, signée par l’errance d’une Sand suspendue en point virgule. Ainsi, dans l’océan du néant où le bout de mon âme racornie en peau de chagrin gît, je me rends compte de ma très grave erreur… Et je pleure atterrée… désespérée en demeure éthérée. Qu’une fileuse de Charme puisse dénouer ce noeud à la bonne heure, et ainsi, mettre fin à mon dam, et enfin, apaiser la peine que j’ai laissée s’écouler d’une mauvaise encre, derrière-moi, et qui, au plus bas de l’échelle, entache mon œuvre et m’enchaîne en pieuvre… Tandis que j’implore clémence et me déplore en essence, s’entonne déjà le chant d’un rouge-gorge familier, passereau, passeur de bons maux… Signe que mon oraison vient d’être entendue, à raison…
Cette espérance met fin à mon errance…

George. »


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine