Conversation 2 : Au pays des égodécentrés

conversations-abokPour notre deuxième conversation, nous vous proposons la retranscription au mot près (ou presque) de la réflexion de Bertille sur les néo-comportements humains, des profils nombrilistes aux attitudes égocentrées, dont l’ancrage, soumis à la dégénérescence générationnelle, est sujet à un vif décentrage. En toute logique, le néologisme « égodécentré » était donc tout trouvé. De mémoire subjective forcément, cette réflexion a débuté un matin, durant lequel une brise printanière avait soufflé sur nos deux têtes perchées au balcon de nos idées en bourgeon. Comme ses lumières irradiaient nos iris infusés, on s’est dit, en A + B, qu’on allait se laisser happer par l’instant d’éternité. Alors, les yeux rivés sur nos horizons constellés, on s’est mis à converser :

B : L’égocentrisme est, par définition, la tendance à ramener tout à soi-même, à se sentir le centre du monde. Mais si le centre de son monde est instable, déséquilibré, bancal (même mis sur un piédestal) cela donne un décentrage, une décentration, ou un décentrement de soi et de ses actions et pensées… L’on peut donc parler d’ « égodécentrisme », qui serait donc la tendance à ramener tout à soi-même de façon décentré, ou se sentir le centre désaxé du monde. Tu me suis ?

A : Je te suivrais jusqu’aux portes de l’Enfer, ma « B »… Ha ha ha ! Plus sérieusement, oui, je suis ton fil d’Ariane. Si je comprends bien (et ça n’est pas une mince affaire pour un type au cerveau arthritique) nous, les Hommes, on se prend les pieds continuellement dans les mêmes fils emmêlés de nos pensées ? En gros, on est tellement persuadés d’avoir raison sur tout sans en connaître les raisons qu’on se fait des croche-pattes avant de franchir la ligne d’arrivée ? Voilà que je me décentre…

B : C’est ça ! Donc pour résumé, un égodécentré, dans les faits, c’est un individu imbu de lui-même qui ne sait pas exactement qui il est, ou ce qu’il fait (son inconscient a pris l’ascendant sur toute sa conscience) et qui refait en boucle sans s’en rendre compte, les mêmes erreurs, les mêmes rencontres, bref, il est chronique.

A : Nous sommes une maladie chronique… Quand on se lève le matin, on répète, tels des marionnettes désarticulées, les gestes du jour d’avant, la clope-cancer du réveil, la douche-éclair mise sous tension, la tartine bourrée mal-beurrée, jusqu’au jour final. Pourquoi ? Parce que chercher à comprendre chaque seconde de notre existence nous foutrait dedans, c’est pour ça que les dieux corporatistes ont inventé le monde du travail, la lobotomie suprême.

B : Si je comprends bien, le monde est en plein ego bad trip, fait d’égoconcentriques, d’égoexcentriques, d’égodémagnétisés… Ha, ha, ha !

A : … d’égodécérébrés,  d’égoquinevoientpasplusloinqueleboutdeleurnezraboté…

B : Selon toi, est-ce encore un des effets papillon de nuit de la Seconde Guerre Mondiale ? Est-ce dû à une dégénérescence physique de l’humanité, sans précédent ? 

A : Force est de constater que la SGM nous a grave fait flipper. Nos ancêtres (les vieux d’aujourd’hui nés à cette époque) ont eu les foies. « La Peur » de manquer est une conséquence directe de cette damnée guerre. Depuis, ils se sont rattrapés, et ont mal consommé, mal exploité nos ressources, mal aimé notre planète, mal élevé leurs enfants (il suffit de me lire), mal communiqué, mal bouffé, mal anticipé le monde de demain… Mais, il n’y pas que la WW2 qui nous a mis dedans, il y a aussi, l’obsession de la classe dirigeante à vouloir plus et encore plus, et toujours plus, et ça ne date pas d’hier, ni des lubies du Bourgeois gentilhomme. Je crois qu’on s’est « viandés » (terme de circonstance) dès nos débuts, dès le Paléolithique moyen, avec les Néandertaliens qui déjà, se bouffaient tout crus.

B : À terme, qu’est-ce que ça va donner ? Des hommes et des femmes aveuglés par leur propre nombril malade, qui n’écoutent plus rien qu’eux-mêmes, et qui ne peuvent plus du tout communiquer avec les autres ? Une société tournée vers soi qui tourne en rond ? Ça me fait penser à ces jouets que l’on remonte à bloc et qui se mettent à tourner bêtement sur eux-mêmes, ou à avancer droit dans le mur frénétiquement jusqu’à ce que le mécanisme s’use…

A : Une société qui déchargera ses excréments du jour devant la porte virtuelle du voisin qui l’aura réellement fait chier la journée avant de partir skier sur les pentes désenneigées de l’Alpe d’Huez. Ah, mais je me trompe, c’est déjà le cas, le mail « vide-ordure » est déjà une pratique courante le vendredi. Après le Friday wear, vient la « Friday drag ».

B : Sans rire, je crois que c’est surtout la scission entre le corps et l’esprit. Dans une société où tout est systématiquement scindé, l’on n’arrive plus à faire le lien : avant c’était entre nous et le monde, aujourd’hui c’est entre nous-mêmes et notre propre monde. Nous ne somme plus les capitaines de notre navire, et il n’y a plus de nouveau monde. C’est un peu nihiliste, mais ô combien réaliste… Non ?

A : Exact, ma B, on a coupé le cordon qui nous liait à notre intestin. L’expression « Je le sens dans mes tripes », ou mieux « I feel it in my guts » ne veut plus rien dire. Aujourd’hui, ce qu’on sent, hormis la peur, c’est surtout une indigestion carabinée de junk food. Tant qu’on n’aura pas fait le ménage dans nos entrailles, il nous sera impossible de nous recentrer sur notre réalité et les problèmes qui vont avec. La dépression nerveuse, c’est la malbouffe, un petit dossier pour égayer ma réponse :

https://fr.medlicker.com/1042-malbouffe-retrecit-le-cerveau

B : Est-il possible de revenir du pays des égodécentrés ou allons nous, tous, droit dans le mur ? D’ailleurs, l’on pourrait croire que ça ne concerne pas que Paris, mais il n’en est rien, le phénomène d’égodécentrisme est devenu viral… ça se répand comme un feu de poudre, une réaction déchainée en chaînes… La faute aux réseaux (as)sociaux sans doute…

A : La faute à l’humain, avant tout. Quand tu constates qu’un homme et une femme préfèrent échanger des artifices via leurs comptes, Meetic, AdopteUnMec, etc., sous XY, plutôt que s’envoyer des fleurs droit dans les yeux sur les bancs de la cité, tu te dis qu’on est en passe de finir bidonnants comme les gras-doubles dépeints dans ce film que je n’aime pas (car trop visionnaire, sans doute), Wall-E. Un gras-double à la Provençale, ça te dit ? Pour revenir à ta question, si, on n’avait pas inventé les réseaux sociaux, on aurait trouvé une autre manière de se déconnecter de nos qualités intrinsèques (ha ha ha !)… La sphère technologique a écrasé la sphère écologique… Un non-sens que la majorité comprendra, trop tard, comme toujours.

B : À croire qu’il n’y a plus que des exceptions, et qu’il n’y a surtout plus de règles. Au pays des égodécentrés, l’absurde est roi. À quand le pays des « égorecentrés » ?

A : Quand nous aurons enfin digéré notre trop-plein de steak haché coupé au collagène. Après la vache folle, vient l’homme folingue. Quand nous aurons allégé nos assiettes des plats préparés fast food micro-ondes télécommandés par la publicité… Bref, quand les poules auront des dents pour croquer dans nos culs trop gras. Un « Triple-Human-Ass burger », ça te dit ?

B : Une idée sur notre prochaine conversation en A+B ? Dis-moi où, quand, comment, et j’y serai…

A : Au plaisir des maux…

À suivre…


Arnaud & Bertille Delporte-Fontaine