Recettes d’été : L’île des « pi-pirates »

Le grand soleil d’aplomb martelait le bronze de ses rayons sur les désertiques dunes dorées. L’été s’installait. Les vents chauds du sud soulevaient les grains du vaste sablier où s’ensevelissaient les traces de mon périple. Juin s’embrasait. Mes ailerons étaient fustigés de sablons arides… mes pieds fumants s’enfonçaient dans les sables brûlants… mes pupilles se desséchaient… mes papilles s’asséchaient… j’étouffais. Assoiffée, Myrtille ! Je priais tous les dieux que les fées mirages me viennent en aide, dans l’illusion d’une oasis verdoyante et fraîche, où me ravitailler à souhait. Mais ce fut tout comme chercher une myrtille dans un sac de sable en pleine tempête, et les fées ne s’avérèrent pas. Aucune miraculeuse fontaine n’apparût. J’implorai alors les fées-mères afin d’abréger mon supplice, mais en vain. Ce fut finalement, les fées deux-serres qui apparurent… Leurs effets ne firent qu’accentuer mon asphyxie… Et déjà, les sombres vautours planaient charognards au-dessus de ma tête…

Les myrtilles sont cuites… J’en aurai vu des vertes et des pas mûres… C’est la fin des myrtilles,  ressassai-je des plus pessimistes.

Je repensais alors aux fraîcheurs printanières du comté de Misandre, aux vertes prairies, à la bastide fleurie, aux baignades dans les eaux du fleuve Vital, à l’amanderaie millénaire, à mes amies, la belle Philanthropie, fleur de fraisier, Bouc, mi-dieu, mi-berger, Invinos-Dardar et les autres… Je n’avais même plus en réserve une seule larme à verser ! J’en avais pourtant gros sur la myrtille… Je vis alors dans un délire hallucinatoire, mon épitaphe s’inscrire dans le sable, émouvant : « Ci-gît la gentille Myrtille qui ne fut rien qu’une broutille, dans ce monde empli de pacotille… ». Myrtille en compote, mes paupières se mirent à papillonner. J’allais manquer à ma nouvelle mission, celle que le pigeon tapageur m’avait transmise par missive expresse sur ordre du roi, alors que je jardinais paisible les potagers de la bastide aux côtés de Philanthropie. J’étais assignée de toute urgence à rejoindre les hautes mers, à prendre le large à la recherche d’une île désolée, où les habitants, de vieux pirates des mers, se mouraient. Et me voilà déshydratée, sous les rayons de fer rouge de l’été meurtrier… Je faillis m’évanouir, tomber dans les myrtilles, quand les fées Boomerang arrivèrent à la rescousse. Je reçus leur assaut de plein fouet, quelle secousse ! Et « Boom », « Bang », la fusée Myrtille fut propulsée dans les cieux en un battement papillon ! Et, projetées à la vitesse de la lumière, mes ailes, juste retour de flammes, prirent feu sous l’embrasure du soleil ! Quel échec cuisant ! L’effet des fées fut tel, qu’en un quart de seconde, toute feu toute flamme, je finis ma chute libre incandescente dans l’océan ! Immergée sous les eaux, céans, je fus surprise de pouvoir naturellement respirer. L’apprentissage apnéique des fées Égestes avait en moi mûri et portait enfin ses fruits ! Le goût du sel marin me ravit les pores et les papilles. Je passai rapidement mes ailes au crible et fort heureusement, elles étaient indemnes des flammes ! Je devais aux fées Boomerang une fière chandelle. Pendant que je me réjouissais de la providentielle tournure des événements, une flore des plus phosphorescentes s’illumina sous mes pieds. Sa majesté Océan m’accueillait en ses eaux. Mille coraux nacrés et pastel, entourés d’innombrables floraisons aquatiques, ondulaient dans l’horizontalité des flots : des bouquets d’anémones, d’éponges fleuries, de roses des sables et des mers, des algues, vertes, brunes et rouges translucides et sinueuses, des oursin-hérissons aux épines luisantes, des étoiles picturales rouillées, des gorgones de Pluton, et des dentelles de Neptune… La splendeur sous-marine me subjuguait de ses sublimes abysses. Mes ailes, aux allures intrépides de nageoires, m’entraînaient agiles dans les profondeurs des eaux miraculeuses. J’entrevis dans ma brasse papillon, des centaines d’espèces aquatiques, des bancs de poissons multicolores aux écailles miroitantes, d’imposantes raies rasant les fonds, se confondant dans les sables, des longues anguilles à deux têtes aguichant les bas-fonds, des longs poissons marteaux, se mettant martel en tête, de larges poulpes écarlates diluant leur poésie de leurs encres bleu-marine, des requins sanguinaires aux cent dents ivoire-tout-partout. Et au beau milieu, la vaillante Myrtille à la nage comme un papillon dans l’eau ! Mais soudain, mes cent mètres papillon, percutèrent la route d’un bien étrange personnage, un hippocampe au spectre kaléidoscopique, au profil chevaleresque. L’émoi de notre collision dissipé, nous nous présentâmes entre les bulles.

Je suis la fée Myrtille mandatée par le roi pour…

Ah, la fée, fée fébrile, bien sûr… mes ho-hommages, je suis Hip-hipip, dragon d-des mers, dit-il fièrement en me coupant la route.

Non, Myrtille, la fée Myrtille, rétorquai-je du tac au tac.

Oui c-c’est cela, fré-frétille, la fée frétille… répondit-il agacé.

La fée Myrtille ! Nom de NOM : M Y R T I L L E ! ! ! bullai-je hors de moi.

Oui c’est bi-bien ce q-que j-je dis, la fée Ber-Bertille… bégaya-t-il de plus belle.

Un ange passa, esclaffé de rire devant moi… Je ne pus relever le bégaiement infernal de ce dragon arrogant, et ni perdre mon temps davantage. Je me résignai donc.

Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer la route de l’île des pirates ?

J’ai pou-pour habibi-tude de fff-faire ca-cavalier seul, mais sss-soit, suivez-m-moi, l’île des pi-pirates sss-se trouve su-sur mon cheche-chemin.

Nous reprîmes la mer. Hip-hipip me narra de ses mots cabossés, la catastrophe qui s’était abattue sur l’île et ses eaux limitrophes. De tout temps, les bateaux de corsaires, de pirates, et autres flibustiers, avaient l’habitude de traverser d’un trait les eaux impassibles des mers du sud, et toujours l’île passait inaperçue, étrangement chimérique. La terre était vierge de toute inhumanité, aucun homme n’avait encore foulé son sable cristallin, ou goutté ses invraisemblables fruits bigarrés. Mais un jour embrasé, alors que le soleil irradiait plein phare tout l’hémisphère, un voilier aperçut l’îlot. Trésor de pirates, il amarra aussitôt sur terre promise. L’équipage foula le sable sacré et goutta aux fruits miraculés durant des lunes, déflorant l’île de chacune de ses merveilles. Généreusement ravitaillé, le voilier reprit le large. C’est ainsi que l’îlot fut découvert et nombre de navires, barques, caravelles, chaloupes, flûtes et frégates, visitèrent la splendeur isolée. L’île paradisiaque, renfermant les denrées les plus exotiques et les plus rares, devint très vite des plus convoitées. Plus le temps passait, plus les va-et-vient s’intensifiaient. Et un véritable centre de commerce s’articula autour d’elle, sur terre, sur eaux, comme dans les airs où « l’Auberge sans détours »* perchée dans les nuages fut bâtie, tel un phare aérien accueillant tous les marins du monde, les âmes errantes, les voyageurs perdus, les hors-la-loi en cavale, ou les dieux anonymes… Ce fut une véritable trouvaille pour les hommes mais pour le monde sous-marin, quel cataclysme ce fut ! Jamais les mers n’avaient été autant polluées, salies, souillées. Dans les eaux égouts, gisaient des épaves, des cadavres, des charognes, des carcasses. Les pires immondices des pirates étaient balancées sans vergogne par-dessus bord ! Les tréfonds sous-marins furent dévastés et les voyageurs lassés de ce dépotoir ambiant désertèrent peu à peu les eaux sales. L’océan endeuillé reprit tristement ses droits sur les vestiges. Depuis, seuls quelques navires pirates demeuraient à quai, mais un poison dilué dans la mer semblait peu à peu les tuer… Hip-hipip n’eut pas le temps de clore son histoire que je fus happée par l’ancre rouillée d’un des navires en plein appareillage, laissant les eaux troublées, vestiges rouillés de l’humanité sous mes pieds. Et c’est ainsi que mon aventure au cœur de l’île des pi-pirates débuta…

*Retrouvez « l’Auberge sans détours » dans « Tous contes de fées »


Bertille Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine

 

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