Les Rêveries du promeneur insolite 3

Rêveries trois : La zone de ban

Une nuit, alors que je rentrais cuver mes aventures nocturnes sur mon pieu, je me suis égaré. Je ne sais comment, j’ai perdu le fil tracé de mon chemin. Atropos l’avait sans doute tranché pour m’éloigner de chez moi. Mais pourquoi ? Pour me donner une leçon, probablement.

J’ai donc joué le jeu de l’inconnu (contraint et forcé).

N’ayant aucune notion d’orientation (quand je suis né, le nord s’est confondu avec le sud tandis que l’ouest s’est emmêlé avec l’est), j’ai naturellement regardé là-haut, loin dans le ciel pour trouver un quelconque indice étoilé.

La Boussole m’a suggéré d’aller réparer mon horloge interne, Pégase m’a donné un coup de sabot aux fesses pour me dégager de sa course chimérique.

En fait, je me suis pris un poteau en reculant. Quant à la Boussole, elle s’est embrasée la minute d’après et a chuté à deux pas de moi. Par chance, elle s’est échouée sur un terrain en construction, sans âme qui vive, sauf, Félix, le chat errant qui aura perdu l’une de ses neuf vies. Je me suis logiquement rendu auprès de la Boussole. Je n’avais jamais vu de mes yeux, une constellation.

La fumée dissipée, j’ai pu apercevoir l’un de ses flancs flambants. J’ai sorti ma lorgnette et y ai lu sur sa masse rocheuse… pardon… aluminium, l’appellation « Astérix ».

Curieux, je pensais qu’une constellation était une masse d’étoiles, pas un gros cylindre en métal à l’irréductible prénom…

*

Puis, j’ai trouvé le café du coin.

J’ai commandé un expresso, histoire de sortir la tête hors de mon cul.

Seul en la place, le bistrotier, à la bille de clown, à la salopette à rayures grises sur un t-shirt jaune, a ouvert le bal de la conversation :

— « On croit que les rêves, c’est fait pour se réaliser. C’est ça, le problème des rêves : c’est que c’est fait pour être rêvé. »

Je lui ai répondu :

— Tant que tu me laisses rêver, en paix, je ne vois pas où est le problème.

Un ballon de rouge dans le gosier après, il m’envoya :

— « Je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire ».

J’ai avalé mon jus et commandé le même rouge que lui, histoire de causer la langue lie-de-vin, et ai rétorqué :

— Tant que tu ne penches pas du mauvais côté, l’affreux…

Une volée de vin rouge plus tard, de la grande philosophie sortait de nos goulots grisés…

— « Si j’ai l’occasion, j’aimerais mieux mourir de mon vivant ! »
— Sauf que la vie n’est qu’une grande illusion, mon gars… Tout est en perpétuel mouvement… Même les rochers bretons sont plus vides que plein, tu me suis ?
— « Dieu, c’est comme le sucre dans le lait chaud. Il est partout et on ne Le voit pas… Et plus on Le cherche, moins on Le trouve. »

Puis, le soleil a pointé son nez me signalant qu’il était temps pour moi de quitter la bille de clown. J’ai salué bien bas mon taulier :

— Tchao pantin !
— Salut ma poule ! m’a-t-il adressé un verre de rouge à la main.

*

Après cette guignolesque rencontre, j’ai emprunté une rue inspiratrice en espérant que son issue soit aussi inspirée. Mon pigeonnier commençait à me manquer.

Cette rue déserte, comme tout ici depuis que je m’étais égaré, aboutit sur un fossé qui donnait sur une enceinte.

À tous les coups, j’allais trouver le repos derrière cette muraille. Moi qui abhorrais les sports olympiques, j’étais verni.

C’est donc, le ventre vide, l’âme zonarde, que j’ai accompli l’impossible et sauté avec succès par-dessus le fossé sec de quarante mètres qui me séparait de la fortification.

J’ai ensuite escaladé sans effort le mur d’escarpe de dix mètres de haut. Mes interminables promenades avaient musclé mes petits bras.

Depuis le chemin de ronde, j’ai cru apercevoir les deux tours carrées de Notre Dame.

Je sortis ma montre gousset de la poche trouée de mon manteau.

Ses flèches pointaient vers quatorze heures.

Je n’y vis là nulle coïncidence.

1400 était Le Grand Chiffre de Paris.

Il était l’après-midi, et j’avais retrouvé mes lettres capitales.

Rideau sur ma promenade.


Arnaud Delporte-Fontaine

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