Les Rêveries du promeneur insolite 4

Rêveries quatre : J’ai rêvé mon littoral…

Une nuit, je me suis éveillé sur la plage de mon enfance. Face à moi, se tenait le cyclopéen océan Atlantique, domaine du Dieu Poséidon. Quand je me suis approché du flot, l’une de ses vagues scélérates s’est abattue sur moi. Par chance, ou instinct de survie, j’ai pu échapper à son infernal tourbillon. Là, je me suis planté devant lui, et me suis dit qu’il ne m’avait peut-être pas reconnu. Il faut dire que j’avais bien changé depuis mes jeunes années évaporées. Un instant, j’ai cru apercevoir les courbes d’une naïade naviguant au gré des ondes. Est-ce elle qui avait appelé mon esprit en ce lieu ? En guise de réponse, elle me souffla :

— Je suis La Naïade. Celle que tu as toujours désirée. La Naïade de la noyade. Celle qui adoucit ta dureté.

Ses mots me laissèrent de glace. Jamais, je n’avais envisagé de m’évanouir dans les eaux de la Seine ou d’une étendue océane. À tous les coups, l’océanide s’adressait à un autre. Rapidement, je compris à qui cet humide discours était destiné. Derrière moi, sur les dunes littorales se déroulait un étrange spectacle. Deux hommes se livraient un duel sans merci à l’épée. L’un était costumé d’une cape noire, l’autre d’un masque d’argile. Je venais de me découvrir la faculté de voir dans la pénombre… Je m’approchai des duettistes et leur demanda la raison de cet affrontement théâtral. Chacun me livra une réplique plus obscure que cette nuit éclairée par mes yeux nyctalopes.

— Cet homme qui  se prétend « héroïque » m’a volé mon visage. Je dois le tuer pour m’emparer de mon « moi », dit l’homme au masque d’argile.

L’autre ajouta ces mots sibyllins :

— Nous allons enfin mettre un terme à cet infernal cycle de vies !

— Jusqu’au bout de nos rêves, entonnèrent-ils tel un coryphée.

L’un deux, le capé embrocha littéralement son adversaire avant de s’infliger à son tour le châtiment suprême. Pourquoi cette double mort ? Voilà une énigme qui allait hanter le reste de mes nuits insolites. Au loin, une femme criait un nom égaré par les vents, un nom que seuls les anges pouvaient entendre.

*

Loin de ce drame mythologique, j’empruntai le sentier des dunes qui avaient su lire les empreintes des mes pieds, naguère. Il déboucha sur une forêt de pins qui avait perdu ses arbres résineux. À leur place s’était érigée une forêt de caravanes humaines. Le bourdonnement des vacanciers vint jusqu’à mes oreilles dormantes. Les Hommes avaient encore une fois de plus marqué leur territoire. La ferraille et le plastique s’étaient imposés face aux conifères. Même dans mes rêves, il m’était désormais impossible de me promener en paix, loin de mes grossiers semblables. Ils avaient envahi les domaines de l’impossible. Ils avaient brisé les digues de la sérénité. Ils avaient conquis l’immaculé. Encore une fois, moi, le Promeneur Insolite, je devais abandonner ces terres, autrefois, nourricières de mon âme.

*

Je fis un bond spatial et atterris au cimetière américain d’ « Omaha la sanglante ». Quel funèbre rêve, me dis-je en admirant la tombe du 9385ème soldat tombé en juin 44 pour la France. Le spectre du guerrier, tel le père d’Hamlet, sortit de sa tombe et me dit :

— Si j’avais su que vous alliez laisser votre littoral sans pareil aux mains des bâtisseurs du cancer, je ne me serais pas cassé en deux pour votre damned country !

Je ne compris pas sa tragique allusion, de suite.

Le spectre me fila les foies et je battis (encore) en retraite, pardon soldat.

*

C’est, en arrivant sur les terres de Barbey d’Aurevilly, que je compris le sous-entendu du soldat spectral. Au-delà des cordons dunaires, mes yeux d’aigle nocturne aperçurent les colossales tours aéroréfrigérantes des forteresses tumorales. Du haut des tours s’échappaient les vapeurs de la mort. À leurs pieds, j’entendais l’indignation des autochtones qui voyaient leurs aimés crever à petit feu. Comment avait-on pu infliger ça à notre damned country ? Comment avait-on pu fermer les yeux sur cette invasion invisible ? Au nom du progrès, on avait sacrifié notre futur… Quel étrange contresens.

L’estomac retourné, à deux doigts du trépas, mes pas vacillants m’amenèrent aux portes de la demeure à Margot, qui abrita la lune de miel des jeunes mariés Hermangarde de Polastron et Ryno de Marigny. Mon esprit spleen retrouva sa joie endormie.

Leur créateur s’adressa à moi en mots nébuleux :

— « Ce Pays est fièrement Beau, Sombre, Grand et Idéal. »

Décidément, l’opacité de cette rêverie atteignait les limites de « l’inéclairable ».

Ce à quoi, il ajouta :

— Il survivra à leurs fantaisies, fruits d’un égarement passager.

Un pigeon percuta ma fenêtre et vint me tirer de mon songe sépulcral.

Un jour de plus se levait sur mon Paris.


Arnaud Delporte-Fontaine