Entretien franc-parler avec Emmanuel Pierrat, l’avocat des lettres !

Emmanuel Pierrat est l’un des plus prestigieux et influents avocats français de ce jour, non parce qu’il s’enrichit en compagnie des puissants comme nombre de ses co-pairs, mais du fait qu’il n’hésite pas à défendre, tel Matt Murdock, les indigents, les parias, les réfugiés politiques de tous bords… Quitte à y laisser la soutane, pardonnez le jeu de mot… Il est taillé dans le granit de ces hommes d’aventure, au profil « Alexandre Dumas »… En outre, excusez du peu, il s’est fait tout seul, sans passe-droit… Pas mal pour un juriste. Personnage à moult facettes, son titre d’ « avocat » s’avère n’être que le sommet d’une pyramide à sections multiples. Il œuvre partout… Franc-maçon avéré et claironné, il use d’un surprenant franc-parler qui cloue le bec à la langue de bois usuelle, pratiquée deci delà. Fait notable, Emmanuel s’intéresse de près à ce que l’on veut passer sous silence, comme le diabolique et légendaire, enfer des bibliothèques, la censure, les mœurs prohibées… Vous ne serez pas étonnés si je vous dis qu’il est le président du « Prix Sade », prix littéraire français en hommage au divin Marquis qui récompense la littérature à caractère porno (arf, un algorithme me censure)Homme de lettres, il est chroniqueur juridique pour le fleuron de la presse chez Têtu, Livres-Hebdo, Caractère, ELLE, L’Œil, etc. Il est également cofondateur des maisons d’édition Privé et Cartouche, est, de plus, directeur de la collection « L’Enfer » chez Flammarion. Ai-je oublié de préciser qu’il enseigne le droit et qu’il est l’auteur de plusieurs ouvrages juridiques, d’essais, et d’œuvres de fictions (et j’en passe, tant il publie et s’implique partout de manière tentaculaire) ? Quand il a le temps (« mets » rare en son monde pressé), il traduit des ouvrages…
Emmanuel Pierrat a également joué dans la cuisine gourmande de la politique, ayant été candidat lors de plusieurs élections sous les peintures du Mouvement des citoyens, puis au cours des municipales de 2006 il a suivi l’arche de Bertrand Delanoë, a été conseiller d’arrondissement du 6ème des suites de l’élection…
Jamais je n’avais rédigé une « entrée en matière » aussi longue… Et je n’ai pas fini.
En tant qu’avocat, il a défendu Sandrine Bertaux en 2002, l’une des premières femmes à avoir porté plainte pour harcèlement sexuel, contre Hervé Le Bras, l’un de ces maîtres du monde capitaliste, qui tremblent ce jour dans leurs tours d’ivoire. L’affaire se terminera par une ordonnance de non-lieu mais ouvrira la gueule à bien des femmes sommées de la boucler chez elles… Il a notamment défendu Michel Houellebecq en 2002 pour ses propos sur l’Islam en 2001… Il a aussi pris part au mariage homosexuel célébré à Bègles en 2004 par Noël Mamère. Bref, voilà un homme aussi passionnant qu’orné de mystères, que nous sommes ravis de rencontrer au cœur de son QG de juriste avec vue sur le boulevard Raspail à Paris.

Emmanuel, bienvenue dans les pages insolites des « Chroniques des Fontaines ».

ADF : Emmanuel, merci d’avoir accepté notre invitation au badinage. Une question préambule avant d’entrer dans le vif de votre trépidante existence. Avec votre vie chahutée et surchargée, qu’est-ce qui vous a donné l’envie de nous rencontrer ?

EP : Votre intérêt pour Christophe Siébert (ADF : retrouvez son interview, ici, et notre chronique de son dernier roman, « Images de la fin du monde », ici), qui est un auteur que j’aime beaucoup, que je soutiens, que j’aide depuis des années, comme agent littéraire bénévole, comme préfacier, comme éditeur, comme ami, et qu’on a couronné pour le prix Sade (ADF :en 2019, pour « Métaphysique de la viande»)… Donc, à partir du moment où vous parlez de Christophe Siébert et du prix Sade… Je me suis dit que ces gens (ADF : nous, forcément) ne peuvent être que bien. On va les voir ! Et j’ai regardé (ADF : quoi donc ? Mystère…), et vous êtes très bien. A priori, jusqu’ici… on verra après mon entretien (ADF : le ton est donné, on a la pression !)

ADF : Emmanuel, vous êtes, comme moi, « un produit » (pardonnez l’expression) de la classe moyenne, né en banlieue parisienne, fils de fonctionnaire… Je cite Wikipédia, on se sait pas si ce qu’on y lit est vrai ou fake (EP : je vous le dirai…). Vous me faites penser à Alexandre Dumas…

EP : C’est flatteur, c’est un bon personnage républicain, un homme romanesque et réel, entré à juste titre au Panthéon… un quarteron noir (ADF :  dixit wikipédia : « Le terme quarteron signifie que l’individu a un quart de sang noir »)… ce qui ajoute encore plus à son charme… ça en fait un personnage extraordinaire que j’aime beaucoup.

ADF : En effet, rien ne vous prédestinait à ces carrières-là (vous endossez tant de manteaux, ou robes, d’où l’emploi du pluriel). Vous vous êtes affranchi de vos origines dites « classiques », de votre éducation catholique jusqu’au succès que l’on vous connaît. On peut donc légitimement penser à Alexandre Dumas, à Rastignac aussi…

EP : Oui, un peu… un très beau personnage de roman… Le fait de vouloir arriver dans Paris… Antoine Blondin disait : « je ne franchirai plus le périphérique que pour reprendre l’avion » Très joli… Comme enfant de la banlieue, je suis enfin arrivé dans « les Lettres »…

ADF : Vous avez d’ailleurs une posture stendhalienne… Bref, un destin et un présent romanesques… Car, vous n’êtes pas seulement avocat… Vous êtes plein de choses… Qu’est-ce qui vous a amené au sommet de votre pyramide ?

EP : J’ai eu beaucoup de chance… J’ai la chance d’avoir grandi dans une banlieue communiste, une « banlieue rouge », avec une bibliothèque qui s’appelle Elsa Triolet, à Pantin. L’avantage des « banlieues rouges », c’est qu’il y a des théâtres : à Bobigny, à Saint-Denis (Gérard Philipe)… ce foisonnement… La « banlieue rouge », ça n’est pas que des partis staliniens, c’est aussi la culture, les premiers rangs de la bibliothèque publique… Et moi, j’ai grandi grâce à la bibliothèque Elsa Triolet tenue par les militants du parti… La directrice de la bibliothèque, membre du parti, que je vois toujours, voyant le petit garçon que j’étais, qui empruntait beaucoup de livres – j’avais le droit à quatre livres par semaine – m’a conseillé d’inscrire mon petit frère (pour doubler la mise)… Mes instits, eux aussi, membres du parti, ont conseillé à mes parents de m’emmener dans un lycée un peu littéraire… à Paris… Ils m’ont donc exfiltré, et domicilié chez un membre du parti dans le 9ème…  Ahurissant ! Mes parents regardaient ces gens de manière étrange, comme s’ils faisaient des expériences et c’est ainsi que je me suis retrouvé au lycée Condorcet… Très impressionnant… Car, lorsque l’on met le pied dans l’entrée, il y a les portraits des anciens élèves : Marcel Proust, Boris Vian, Jean Jaurès, Mallarmé… 150 portraits d’écrivains… De l’église de Pantin à Condorcet, j’avais déjà fait un bout de chemin… ça ne m’a que poussé à continuer… Tous les enfants étaient fils de gens riches du quartier, à part moi et les fils des concierges… Je me suis retrouvé dans des appartements avec des bibliothèques extraordinaires, et je me suis dit qu’il fallait que je travaille pour avoir l’accès à la culture, les livres… Et puis, il y avait ces plaques où l’on lisait : « Homme politique et avocat » … « Écrivain et avocat… »… Je me suis dit : voilà un métier où l’on fait des choses intéressantes, nobles, et, où l’on peut démarrer avec zéro, et puis on verra bien… Donc, « A nous deux, Paris », c’est Rastignac… Quand j’ai prêté serment en 1993 au barreau de Paris, et que je me suis installé comme avocat, en 1995 – J’avais 7m2 à l’époque – je pouvais ouvrir la porte sans quitter mon bureau… Je faisais tout : secrétaire, etc. Quand j’ai prêté serment, j’étais benjamin au barreau de Paris, c’est-à-dire, le plus jeune avocat du barreau… Parmi mes premiers clients, un monsieur que j’ai rencontré dans un raout un peu mondain – où je me suis retrouvé par hasard – qui me demande ce que je fais dans la vie, etc., on échange…, et il me dit qu’il dirige un petit laboratoire de recherche en littérature à Jussieu… Et qu’ils ont édité trois livres à quarante exemplaires chacun de recherche sur des bibliographies d’éditeurs des années vingt… Et je lui réponds que je les ai achetés… Il me regarde avec un air ahuri et me dit : « c’est vous ! » (ADF : le seul acheteur ! Hasard de la vie ou bien ?) On parle des livres… qui évoquent l’édition sous l’Occupation, la censure, l’histoire du livre… L’éditeur me demande si je peux leur donner des conseils gratuits sur des dépôts de manuscrits… Car ils n’ont pas d’argent. Aujourd’hui, ils sont devenus l’IMEC (Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine), énorme institution d’archives ! Et c’est donc mon plus ancien client…

ADF : Si ça n’est pas insolite comme rencontre… presque karmique.

EP : Il n’y a pas de hasards. Il y a des rendez-vous…

ADF : Revenons sur votre métier d’avocat, vous êtes fortement médiatisé, etc., vous défendez des causes libertaires, des femmes harcelées par des hommes, des hommes accusés de harceler des femmes, des œuvres censurées, des artistes, des écrivains, nombre d’injustices sociétales et sociales, etc. Vous pouvez mettre en lumière la nature de vos combats ? Les choix « cornéliens » de vos clients ou « cas » auxquels vous êtes, de fait, confrontés ?

EP : D’abord, ça n’est pas moi qui choisis, je ne sollicite pas tel ou tel pour dire, je veux vous défendre absolument… Les gens me connaissent, viennent à moi, après je m’enflamme, pour faire simple. Je suis toujours révolté par les injustices, la censure, et puis, j’exerce un métier miraculeux, où le fait de porter un titre et d’avoir un papier à en-tête permet de faire valoir des choses… Sans même avoir besoin de faire du droit… ça tient plus au fait du pouvoir symbolique de s’appeler : « maître Pierrat »… d’écrire des mots juridiques très compliqués… Être auxiliaire de justice vous donne un pouvoir, et ce pouvoir, on peut l’utiliser pour rendre service : à la création, à des gens censurés… D’ailleurs, je suis président du PEN Club, une association qui a presque cent ans (« WikiADF » : née en 1921 à Londres), qui défend les écrivains et les artistes persécutés dans le monde. Très souvent, on me dit : « ça ne sert à rien votre truc », « vous écrivez des lettres », « vous publiez des pétitions » –  accessoirement, je fais des procès à des États pour faire libérer des gens, etc. –  Et je réponds : ça sert ! Un exemple : on est allés au Kurdistan, faire un congrès, sans visas… On était très peu… On a sorti des panneaux avec les têtes d’écrivains emprisonnés au Kurdistan. Là, les types ont été dépassés par ce qu’il se passait… Ils se sont demandé s’ils allaient nous arrêter… Ils ont voulu nous remettre dans l’avion. À un moment, j’ai été convoqué par « une espèce » de ministre de l’intérieur, et il m’a demandé ce que l’on voulait, et j’ai répondu : la libération des trois écrivains. Ce à quoi il a répondu : « je vous les donne, vous les prenez à l’aéroport et vous partez » ! Il a fallu faire des papiers en urgence, faire une demande d’asile, etc., ça a été le bordel… Mais, ça a marché !

ADF : C’est comme ça que vous avez contribué à la libération d’Asli Erdogan (romancière turque engagée dans la défense des droits humains, des droits des femmes…), emprisonnée en 2016 en Turquie pendant 6 mois pour avoir défendu les droits de l’homme…

EP : … Une femme qui a un courage exceptionnel. Quand quelqu’un comme Asli Erdogan me demande mon aide, je me dis que je ne peux pas la lui refuser. Je ne peux pas dire « non » à cette femme qui lutte contre le dictateur Erdogan, une femme qui a quitté son pays, et qui apprend, alors qu’elle fait la promotion de son livre en France qu’elle est condamnée à cinquante ans de prison en Turquie… Aujourd’hui, elle est entre la France et l’Allemagne. Elle va s’installer en France pour de bon… J’ai eu pas mal de cas comme ça… Mais bon, il faut aussi des clients qui paient…

ADF : Vous me faites penser à ce personnage de comic books… Matt Murdock (alias Daredevil) qui, le jour défend les opprimés dans les cours de justice, et la nuit revêt son costume de vigilante pour protéger celles et ceux que la justice ne peut défendre….

EP : Je ne fais pas le justicier tous les jours, j’ai des causes plus rentables qui me permettent de poursuivre mon « travail »… Mais, je trouve que c’est mon boulot de pouvoir défendre des poètes sans papiers…

ADF : C’est aussi et surtout pour ça que j’ai voulu vous rencontrer. Transition trouvée pour évoquer le cas, Julian Assange, son emprisonnement au nom de la liberté d’expression des citoyens face au diktat des puissants (même si c’est plus compliqué que ça…) Une incarcération complètement hallucinante ! Vous en pensez quoi, il va s’en sortir ou pas ?

EP : Je pense qu’il finira par s’en sortir, par gagner, la question est dans quel état il va sortir après la maladie, l’enfermement… Ils veulent l’anéantir par l’enfermement, l’isolement. Nous, on a été confinés trois mois, on l’a mal vécu, mais on n’a pas passé cinq ans dans une (minuscule) chambre. C’est un scandale ahurissant… Tout comme l’utilisation des procès sexuels à l’encontre des opposants… Ce sont des inventions pour museler ces gens-là. C’est très important ce que fait Julian Assange avec WikiLeaks. On est sur des choses essentielles. Lui et Edward Snowden, sont bien au-delà des lanceurs d’alertes.

ADF : À ce propos, Snowden avait demandé l’asile politique à la France sous Hollande (il est réfugié en Russie depuis 2013), on lui a refusé cet asile. Pourquoi ?

EP : Excellente question ! Je ne connais pas suffisamment le cas pour vous répondre. À savoir qui a refusé quoi ? etc.

ADF : Assange est toujours en Angleterre ?

EP : Oui. Et s’il est extradé aux États-Unis, c’est foutu (ADF : avec Trump au pouvoir, il risque la peine de mort…)

ADF : On croise les doigts pour lui. Ça pourrait changer la donne pour les libertés s’il venait à être libéré… Pour revenir sur Juan Branco, il écrit dans son ouvrage choc, Crépuscule (son essai chroniqué chez nous, ici), qu’il ne croit plus du tout en la machine judiciaire, et il n’est pas le seul, il y a Denis Robert (interviewé chez nous, toujours, par ici), ou Laurent Bouhnik (« très » interviewé chez nous, ici, décidément), il dit que la machine est cassée… Il est très noir…

EP : J’ai été le premier relecteur de Crépuscule. J’ai été l’avocat saisi par Marion Mazauric (ADF : l’éditrice d’Au Diable Vauvert qui publie « Crépuscule ») pour relire le manuscrit de Juan Branco afin d’éviter les problèmes de diffamation trop graves, les procès, etc. Pas pour censurer, bien sûr… Je n’allais pas censurer Juan Branco ! Je connais bien son livre, je l’ai relu plusieurs fois avant la sortie. Moi, je ne suis pas aussi pessimiste que ça, il ne faut pas se tromper, on n’a pas affaire à la justice mais à l’institution judiciaire. « La justice », c’est un concept, une utopie, ce qui devrait exister – ça ne pourra pas arriver – , ce que l’on a, c’est l’institution judiciaire, l’appareil avec des juges humains, faillibles, non pas corrompus mais sensibles à l’opinion publique, à l’humeur politique, etc., avec la lenteur du mécanisme, l’absence de moyens financiers, cent mille choses qui font que la machine n’est pas toujours contre nous, elle est juste bête et idiote et administrative. Elle n’est pas totalement perdue, elle a besoin d’être décapée et revue… Il y a des juges qui travaillent correctement, malheureusement, ils sont de moins en moins nombreux. Moi, quand je me rends au tribunal, je continue à croire que je finirai pas convaincre. Et si on n’y arrive pas via la justice – il faut comprendre que la justice est une caisse de résonance qui permet de faire bouger les choses -, il y a d’autres voies. Un exemple, en 2004, j’ai été l’avocat de Noël Mamère et des mariés de Bègles (ADF : premier mariage homosexuel en France). Procès que l’on a perdu. On a été poursuivis par le parquet qui voulait annuler le mariage, disant que c’était illégal, contre les bonnes mœurs, etc. Ils voulaient déchoir Noël Mamère de son titre de maire, parce qu’il avait marié deux garçons, deux hommes, mais en réalité, c’est un procès que l’on a gagné, car ça a changé le regard de l’opinion publique… Quand Noël m’a appelé, je lui ai dit qu’on allait avoir un procès et qu’on allait sans doute le perdre… À ce propos, je suis très ami avec Gisèle Halimi qui a gagné le procès de Bobigny pour avortement – on la prenait pour une avorteuse – (« WikiADF » : Au procès de Bobigny en 1972, qui a un retentissement considérable, elle obtient tout d’abord, au tribunal correctionnel, la relaxe pour Marie-Claire, une jeune fille de 16 ans qui avait avorté après un viol. Ce procès eut un énorme retentissement et contribua à l’évolution vers la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse en France), l’année d’après, Simone Veil fait passer la loi pour dépénaliser l’avortement. Autre cas : Rosa Parks s’assoit sur un banc réservé aux blancs dans un bus aux États-Unis (en 1955) alors qu’elle est noire. Elle sait qu’en s’asseyant sur le banc, elle sera poursuivie, que le procès qu’on lui fait est tellement injuste qu’on finira par lever la ségrégation raciale (« WikiADF » : le 13 novembre 1956, la Cour suprême des États-Unis statue par l’arrêt Browder v. Gayle que la ségrégation dans les bus est anticonstitutionnelle.) Donc, on utilise cette machine « bête » qui va, de fait, vouloir vous condamner, mais il faut s’en servir… Même cas avec José Bové qui est allé arracher des plantations OGM en sachant qu’il allait être poursuivi. Il voulait avoir un procès pour alerter contre Monsanto… À la fin, on a interdit les OGM en France…

ADF : Je passe sans transition à cette question qui me taraude sévèrement. Vous défendez, avez défendu des figures célèbres, comme je le disais précédemment… (Parmi lesquelles, Jean-Michel Jarre, Houellebecq, Mussot, Ozon… La famille de Yann Moix contre lui-même, etc.) et le regretté, Claude Berri… À ce propos, vous vous souvenez de son film, Sex-Shop sorti en 1972, dans lequel il parle des partouzes entre gens du pouvoir se déroulant à deux pas de Paris, histoire largement inspirée de son vécu ? Il vous en a parlé ? C’est vrai ou c’est pas vrai ? Vous avez des anecdotes insolites à nous faire partager ?

EP : (rires…) Je ne peux pas vous dire si c’est vrai ou si c’est pas vrai… J’aimais beaucoup Claude Berri… Claude, je l’ai toujours vu faire des films en mélangeant des expériences qui lui étaient arrivées, faire des films sur sa vie privée, l’impossibilité d’avoir une érection… Ce n’est pas un cinéma-vérité, c’est un cinéma à partir d’éléments de vérité. Fils d’une famille juive ashkénaze, il est obligé, quand il démarre dans le cinéma, de prendre un nom goï – parce qu’il s’appelle Langmann –  et que son premier producteur, qui le prend comme acteur, lui dit qu’on ne peut pas avoir un nom juif dans ce métier… Et ça se passe après la Seconde Guerre Mondiale… C’est ahurissant ! Avec tout ce qu’on sait à ce moment-là sur la Shoah… Claude n’ose pas résister… Donc, Claude est rue de Berri chez le producteur… à côté des Champs-Elysées, alors, il dit : « je m’appellerai Berri s’il faut changer son nom… » Mais en permanence, il m’a toujours parlé de sa famille, de la Shoah, des petits fourreurs juifs… Immense bonhomme, que j’ai aimé… Il a fait un truc extraordinaire qui concerne Polanski… Bon, aujourd’hui, on ne peut plus dire de bien de Polanski, immense réalisateur… Claude a mouillé sa chemise avec lui… À cette époque, Claude vient de tourner, Le Vieil Homme et l’Enfant, et, tombe sur un film que personne ne veut produire, Tess, parce que c’est un film en costumes, historique, cher à tourner… Polanski a déjà tourné, Le bal des vampires, mais avec Tess, les producteurs ont peur de perdre de l’argent, et Claude dit : « moi, je veux bien le faire. » Alors, il va hypothéquer le seul bien qu’il avait acheté grâce à son gros cachet gagné pour Le Vieil Homme et l’Enfant… Il hypothèque tout… C’est du pile ou face… Et… succès public énorme pour Tess, meilleur film aux Césars, etc. D’ailleurs, Claude a gardé derrière lui dans son bureau, jusqu’à la fin de ses jours, le poster du film, qui disait : « alors que je viens d’une famille qui a tout perdu, moi, j’ai tout misé sur ce film parce que je croyais au talent, au génie artistique de ce réalisateur et de son projet… Il faut beaucoup de détermination pour faire ça…» Il a fait pareil avec Abdellatif Kechiche … parce que personne n’en voulait, parce qu’il avait un nom arabe, etc. Donc, pour produire son troisième film, La Graine et le Mulet (ADF: premier et seul film de Kechiche produit par Claude Berri), il a fait Bienvenue chez les Ch’tis  de Dany Boon – qui n’a rien de honteux – et qui permet de remplir les caisses pour faire des films dont personne ne veut…. Ça s’appelle la redistribution…

ADF : Revenons aux procès d’intention, ou de réputation en vogue sur nos réseaux sociaux, qui, finalement, ne sont pas si éloignés d’une propagande totalitaire… Où l’on voit des vies détruites sans fondements, à la seconde… Avec cette censure omniprésente, où l’on veut effacer les gens…  On est, aujourd’hui, dans un monde où l’on est condamnés d’avance, sans savoir pourquoi, ni par qui, si ce n’est une moralisation oppressante et envahissante… Où des Woody Allen, des John Wayne, des Polanski, des Hergé, des J.K. Rowling, la liste n’en finit pas (avant on s’arrêtait à Céline) voient leur œuvre et leur existence menacées d’extinction des feux… sont condamnés au bûcher de la calomnie ou d’un effet de mode, ou pire, voient leurs propos et leurs œuvres décontextualisés ? Que ces gens-là soient abominables ou non, soient intolérants ou non, on ne peut pas effacer leur œuvre, ainsi… Selon moi, c’est du révisionnisme… On voit les dérives du mouvement #MeToo, aussi, on sait pourquoi il est né, à juste titre d’ailleurs (EP : les causes sont légitimes, pas forcément les effets de ces causes), mais, on a le sentiment que, selon les membres de ce mouvement, tous les hommes sont désormais des prédateurs sexuels. À ce propos, l’acteur, Henry Cavill, qui jouait Superman, jusqu’à récemment, disait un truc comme quoi il n’osait plus draguer une fille par peur de se voir attaquer par ces associations-là… Depuis, je crois, qu’il a dû s’excuser sous le coup du diktat de la morale … De quoi ? De vouloir rencontrer une femme ? De parler au sexe opposé ? De draguer lourdement ? La censure, vous en parlez régulièrement dans les médias… À propos de la censure et de la morale, vous dites dans votre essai, Nouvelles morales, Nouvelles censures, (paru en 2018), je vous cite : « Le passage par la case juridique est désormais obligatoire pour nombre de livres, de films, d’expositions. Il y a l’auteur, il y a son éditeur ou producteur, il y a la fabrication, la commercialisation et, désormais, il y a l’examen juridique. Le dogme d’aujourd’hui permettrait sans doute de réprimer bon nombre de textes littéraires, publiés impunément il y a encore trente ans. Il n’est pas sûr que, de nos jours, un roman comme « Lolita » serait accueilli sans réaction judiciaire. » La censure, donc, s’impose dangereusement dans nos contrées… Comment vivez-vous ça, vous, le défenseur de la liberté d’expression ? Comment combattre ces tribunaux virtuels dans lesquels on n’a plus le droit de se défendre ? Est-ce que ça va être de pire en pire ?

EP : C’est mal parti. Parce qu’elle est devenue folle. Avant, la censure était simple. Quand j’ai commencé comme avocat, il y a vingt-sept ans, la censure, c’était l’extrême droite, les fachos et les intégristes religieux… À ce propos, j’ai défendu Houellebecq à la barre, on a gagné le procès sur ses propos sur l’Islam (dans Lire en 2001), on a aussi gagné face aux intégristes catholiques pour l’affiche de Je vous salue, Marie de Godard, sorti en 1985, La Dernière Tentation du Christ, de Scorsese, sorti en 1988, ou Amen de Costa-Gavras, sorti en 2002, etc. Au moment du procès de Houellebecq, on était poursuivis par une « sympathique association », désormais interdite en France, La ligue Islamique Mondiale (LIM), qui demandait l’application de la charia (WikiADF : code de conduite islamique, fixant aux musulmans un ensemble de règles, d’interdits et de sanctions), et à côté, il y avait la Ligue des droits de l’Homme (LDH)… Je leur ai demandé ce qu’ils foutaient là (ADF : énorme non-sens) ?…  Pourquoi vous demandez l’interdiction d’un livre et la condamnation d’un écrivain ? Ce n’est pas votre rôle… Vous êtes contre la liberté d’expression ? Vous devriez, au contraire, lutter contre le racisme… ça n’est pas Michel Houellebecq qu’il faut aller emmerder, mais le flic qui ne contrôle que des Noirs, la boîte de nuit qui refuse des Arabes, mais pas Houellebecq qui tient des propos corrosifs sur tout le monde… Il parle de l’Islam, pas des musulmans… Et puis, il dit des vacheries sur tout le monde, sur lui-même… Donc, arrêtez ! Ils ont perdu ce procès. Après, j’ai eu Daniel Mermet sur France Inter, poursuivi par La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) et défendu par le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP)… Là, il y avait vraiment un truc qui ne collait pas…C’est à ces moments-là que l’on s’est retrouvés dans cette censure d’aujourd’hui venant du « camp du bien ». Moi, je suis évidemment contre l’antisémitisme, contre le racisme, contre l’homophobie, contre le sexisme, mais d’un seul coup, la censure ne vient plus de l’extrême droite ou des intégristes, mais des gens, qui, a priori, sont pour les droits, les progrès, les avancées, et qui, d’un seul coup se trompent de combat, et au motif, qu’ils veulent lutter contre le racisme – cause très légitime – finissent par demander des ateliers « racisés » dans lesquels on exclut les blancs, les hommes, etc. Donc, on refait l’Apartheid pour lutter contre l’Apartheid… Je fais un raccourci, mais à peu de choses près, c’est ça… On est dans un truc délirant. Pour la première fois, on demande l’interdiction des œuvres… Au lieu d’y ajouter une introduction, une préface, etc. (ADF : pour contextualiser l’œuvre…), mais, on s’en fout, une préface, c’est toujours mieux qu’une interdiction ! Par exemple, Juan Branco, je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il écrit, mais je m’en fous, je suis pour qu’il s’exprime ! Et si le prix à payer, c’est de lui mettre un préfacier qu’il n’aime pas, pourquoi pas ? Du coup, dans l’idée, il aurait le droit de préfacer le livre de Gabriel Attal (ADF : un type peu fréquentable à découvrir dans « Crépuscule »)… Il faut parier sur l’intelligence, l’ouverture et non le cloisonnement.

ADF : Oui… on est dans le cloisonnement des idées, à tous niveaux… On se sent tous mis dans des boîtes… Encore plus, depuis le confinement… Au fond, on nous a fait sortir de la boîte dans laquelle on était enfermés ces mois derniers pour aller dans d’autres boîtes où nos seuls droits sont de besogner, de consommer, et de la fermer, surtout.

EP : Oui, on ne comprend plus rien… On ne supporte plus d’être surpris ou choqués… J’avais un ami qui était juré du prix de Sade qui, depuis est décédé, Ruwen Ogien (philosophe libertaire), qui a écrit un livre sur l’offense et le préjudice… un jour, il me dit : « tu vois, quand je vais au kiosque à journaux, je vois « La Croix », « Présent », « National-Hebdo », des magazines catho, de l’extrême droite, etc. Ces magazines ne sont pas pour moi, mais il ne me viendrait pas à l’idée de demander qu’on interdise ces journaux parce que leur titre me déplaît, ou parce qu’ils disent que le Pape est contre la capote… Je m’en fous, j’achète d’autres journaux… Personne ne m’oblige à lire ces journaux. Ça n’est pas parce que je suis choqué par un écrit que je dois en demander l’interdiction ! Je suis offensé, mais je n’ai pas subi de préjudices. » Il faut accepter que les œuvres d’art, les idées des autres, ne soient pas les nôtres, sinon, on se ressemblerait tous… On serait clonés…. Comme des débiles, à penser les mêmes trucs… Et c’est Big Brother qui nous « nourrirait » avec uniquement le même dessin animé (ADF : à ce propos, avec ma femme, Bertille, on a remarqué des tags « 1984 » un peu partout sur les murs de Paris depuis le confinement…) On ne vous demande pas d’adopter ces idées ! Chacun est libre de prendre les idées qui l’intéresse ou aucune… On est dans une société dans laquelle l’idée qu’il puisse exister une autre pensée que la sienne est dérangeante au point d’en demander l’interdiction… C’est délirant…

ADF : On n’est plus dans l’entre-soi, mais dans l’entre-moi… on le voit sur les réseaux sociaux où des gens racontent leurs vies intimes, sexuelles (ou « avatarisées »), etc… qui se parlent à eux-mêmes, sans en mesurer les conséquences pour eux et les gens qu’ils mentionnent. C’est effrayant…

EP : Des pages autocentrées, oui…

ADF : Autre sujet clé dans votre cas… dans votre dernier essai, Je crois en l’athéisme (paru ce mois de juillet 2020, chroniqué chez nous, ici, si si, ça n’est pas une fake news), vous fustigez le catholicisme, au profit de l’athéisme et de la franc-maçonnerie. Justement, la franc-maçonnerie ? C’est quoi ? Pour le commun des mortels, ils sont un groupe d’illuminati (WikiADF : lire la page sur les illuminés de Bavière) pratiquant des messes noires, un peu comme dans le roman, Là-bas, de Huysmans, des gens de l’ombre qui occupent des postes prestigieux, qui rêvent de posséder le Monde, ou bien comme des bâtisseurs de cathédrales ayant la mainmise sur l’empire immobilier du Monopoly réel, ou des partouzeurs de haute volée comme dans, Eyes Wide Shut, de Kubrick, ou encore des intrigants cachés dans les loges mystiques de l’univers de David Lynch… Serge Moati, ancien franc-maçon, vous a suivi de près d’ailleurs, dans un documentaire consacré à la franc-maçonnerie, diffusé en 2014…

EP : … Revenu en loges depuis le documentaire. Serge avait quitté la franc-maçonnerie, et durant, le tournage, il s’est interrogé sur son père, juif franc-maçon, arrêté à Vichy… Serge a découvert que le nom de son père était marqué sur une plaque de la Grande Loge de France, dédiée aux juifs francs-maçons arrêtés et/ou rayés de la fonction publique par Vichy… Et, en faisant ce documentaire sur la franc-maçonnerie, destiné à montrer si c’était une société secrète, s’il y avait des complots ou non, un film sans transition, qui poussait à poser des questions, il a été très ému en voyant le nom de son père dans cette Grande Loge maçonnique du 17ème arrondissement de Paris. Il a fini par revenir en loges, après ça…

ADF : C’est quoi revenir en loge ? À quoi ressemblent les rituels ? On sait que certains philosophes francs-maçons, du siècle des lumières, épris d’égyptomanie ont associé la déesse égyptienne, Isis, aux rituels de leurs loges initiatiques… Vous pouvez nous décrire tout ça, même si c’est compliqué et réducteur ?

EP : Oui, c’est compliqué… je vais le faire très simple. La franc-maçonnerie, c’est une très vieille idée née il y a environ 300 ans, on peut débattre sur la date, mais ça n’a pas d’importance… c’est une façon de penser née sous l’absolutisme, sous l’Ancien Régime, à une époque où l’on était obligés de croire en Dieu, pour faire simple. C’est la réunion d’esprits éclairés, c’est le début des Lumières, c’est des écrivains, des penseurs, des artistes, des bourgeois, etc., qui s’interrogent sur leur rôle social et qui se disent qu’il faut essayer de penser autrement. Et tous ces gens commencent à discuter… Avec des méthodes qui consistent à se cacher, parce que sinon, si vous le faites publiquement, vous êtes très vite emmerdé. À ce sujet, quelques années après le début de la franc-maçonnerie, il y aura une bulle papale d’excommunication des francs-maçons (28 avril 1738). Ces gens seront labellisés : « suppôts de Satan ». Donc, la franc-maçonnerie est une formidable idée, qui a prospéré et donné vie à beaucoup de choses dans notre pays comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, rédigée par trois francs-maçons : Sieyès, Mirabeau, Lafayette. Bref, des choses fondamentales aujourd’hui comme la liberté d’expression. J’ai écrit plusieurs livres sur ce que la République doit à la franc-maçonnerie, l’Histoire de France dans ses acquis sociétaux, ses avancées, ses progrès, comme la crémation, le sou des écoles, l’étatisation des chemins de fer – hélas, aujourd’hui, on part dans le sens inverse – , l’école publique et laïque, obligatoire, le code du travail, etc. De l’autre côté, c’est une organisation discrète et pas secrète qui se réunit avec un rituel (ADF : les francs-maçons ont même leur magazine en kiosque). C’est aujourd’hui, le seul endroit où je peux débattre, écouter la parole des autres sans les couper ou que je ne sois coupé, immédiatement. Quand je suis invité sur un plateau tv sur BFM, c’est-à-dire, régulièrement, j’ai quatre minutes pour défendre un truc, en gros, c’est : « tu es pour ou tu es contre… » Alors, que je ne suis pas « pour ni contre », je veux savoir de quoi on parle, écouter un avis d’expert… Mais là, on n’a pas le choix, c’est soi « pour ou contre », alors que je voudrais juste écouter, puis éventuellement intervenir après avoir tout compris. En franc-maçonnerie, il y a cette chose essentielle qui est la circulation de la parole dans laquelle on écoute l’idée de quelqu’un qui n’est pas d’accord avec vous. On écoute d’abord et ensuite seulement on peut parler… On ne doit pas diminuer la parole. On doit construire quelque chose, c’est l’idée de la construction, de la pyramide, Isis… Tout tourne autour de la construction. L’idée est d’apporter une pierre. Toute la méthode maçonnique, quand elle est bien menée, et qu’elle ne consiste pas à tromper, à faire des affaires ou des carnets d’adresses – ce qui arrive dans toutes sociétés humaines – c’est, a priori, de construire des choses meilleures, de faire avancer la pensée, les droits, etc. On se saisit des réflexions des uns et des autres pour faire une œuvre collective. La franc-maçonnerie est aujourd’hui admise dans des pays dits démocratiques, après on peut en discuter, les États-Unis sont-ils si démocratiques que ça ? Elle est interdite en Russie chez Poutine, en Chine, en Arabie Saoudite, et autres dictatures, où l’État de droit et les avocats sont interdits. Après, la franc-maçonnerie est critiquable, car c’est une société humaine avec ses défauts… Il lui arrive de déconner, de prendre des fausses routes… Mais, c’est globalement le camp du bien… Le rapport à l’Égypte est très important, car au 18ème siècle, l’Égypte, c’est le bout de la Méditerranée, c’est la lumière, c’est là où le soleil se lève, c’est des constructions qu’on n’expliquait plus… On a mis longtemps à comprendre comment on pouvait construire les pyramides avec des hommes (ADF : il n’y avait pas la roue…) Oui, c’est ça. Beaucoup de gens ont été fascinés par l’Égypte : Napoléon, les écrivains, beaucoup faisaient le voyage en Égypte, en Orient pour aller voir cette civilisation extraordinaire, les divinités égyptiennes, les hiéroglyphes, l’écriture… En plus, on savait que l’écriture était née à Suaire, avec le cunéiforme, quelque part vers l’Orient. Donc, tout semblait extraordinaire quand ça venait de cet Orient (Proche et Moyen-Orient). La franc-maçonnerie s’est donc emparée de ça avec l’idée du progrès pour construire un monde meilleur… Vous avez sur le dollar américain qui date du 18ème siècle, la pyramide… George Washington était un grand franc-maçon… qui a combattu contre la domination des Anglais et des colons. L’idée, c’était la liberté.

ADF : En parlant de personnages clés dans notre Histoire, « on dit » (mais « on » est souvent un con) qu’Hitler était impliqué dans la franc-maçonnerie, c’est vrai ?

EP : Non, il n’a jamais été franc-maçon. Du tout. Il aimait beaucoup l’occultisme… mais il a surtout essayé d’éradiquer les francs-maçons. Sous Vichy, ils ont été radiés de la fonction publique, il y a eu 1500 morts en France du seul fait d’être franc-maçon… Sans oublier, ceux qui étaient syndicalistes et francs-maçons, gitans et francs-maçons, homosexuels et francs-maçons, juifs et francs-maçons, noirs et francs-maçons, bref, qui ont tous été déportés… Il est important de souligner que la franc-maçonnerie est la première société en France, d’abord démocratique dans l’Histoire au 18ème siècle, où l’on peut voter. En franc-maçonnerie, on vote sur tout. Avec un bulletin secret… Tout est voté. Tous les quinze jours, on se réunit physiquement et on vote avec des boules noires et des boules blanches. On utilise le terme « blackbouler » pour dire « non »…On vote pour tous les postes : j’ai été élu « vénérable » de ma loge, il y a quelques années (ADF : la loge Montmorency-Luxembourg du Grand Orient de France), j’ai fait mon mandat – ça n’est pas un mandat à vie –  après moi, il y a eu un autre candidat… C’est la première société à avoir accepté les Juifs à rang égal, les Noirs, dont, le chevalier de Saint-Georges, des grandes figures de la musique et de l’Histoire sont noires…, des protestants, aussi, et bien avant que la société française ne leur reconnaisse le droit d’être citoyens. Des grands libérateurs de l’Amérique latine seront des francs-maçons… Je pourrais faire très long… Je comprends que le secret suscite des fantasmes… C’est pour ça que, je n’hésite pas à parler publiquement de mon engagement dans la franc-maçonnerie et dans mes livres…

ADF : Et la spiritualité en franc-maçonnerie ?

EP : Chacun fait ce qu’il veut. Moi, je suis athée, il y a des croyants, des pratiquants, etc. La laïcité s’y applique… La religion est une affaire privée, du moment qu’ils n’emmerdent pas les autres avec. Vous pouvez être tout en franc-maçonnerie. La seule interdiction en France, c’est d’être au Rassemblement National, antinomique avec les valeurs de la République.

ADF : Les écolos ont remporté les municipales. C’est bien. Du moins dans les apparences, moi, je reste persuadé que ça ne va rien changer à nos problèmes sociétaux ni stopper les catastrophes climatiques présentes et à venir, et qu’il faudrait mettre un terme à cette cinquième république axée sur un profit sans fin, cette mondialisation sans limites sur une planète limitée, et revoir notre vision du monde sans télescopes, pour, enfin, penser comment on peut s’organiser localement avec un microscope… Et, peut-être, qu’à ce moment précis, on pourra réellement s’occuper de cette Nature que nos égoïsmes effrénés massacrent, chaque seconde qui passe. En somme, je prône l’anarchie et non le désordre (EP : vous êtes libertaire)… Vous le voyez comment le futur, avec cette fameuse année 2030, où selon les collapsologues, le réchauffement de la planète et autres catastrophes climatiques vont forcer les humains à repenser leurs sociétés, à imposer des restrictions d’eau, alimentaires, énergétiques… Par exemple, le riz, le café, denrées sensibles à la température (pour faire court) vont être difficiles à cultiver, etc. Vous voyez ça comment, en tant qu’avocat, être humain ?

EP : Moi, je suis inquiet et optimiste. Si on est pessimiste, on devient collapsologue, on ne fait plus rien, on s’enterre, on fait des provisions et on creuse son bunker (ADF : sans oublier le fusil). Donc, je n’ai pas envie de vivre dans un bunker avec un fusil, en attendant… En attendant, quoi ? Je préfère relever mes manches en me disant qu’il faut avancer, qu’il faut transformer la société, c’est évident… Comment ? Quoi ? Je n’ai pas de recette miracle… Et je pense qu’elle est capable de s’en sortir cette planète… Alors, elle est au pire, en ce moment. Le monde est noir au sens politique. Entre Trump, Poutine, Bolsonaro, Erdogan, Duarte (ADF : sans oublier Macron)… C’est plein de dingues… Le climat ne va pas, le capitalisme est triomphant, le consumérisme est reparti… Mais, moi, je ne désespère pas. C’est comme pour la justice. Moi, je ne refuse pas d’aller au tribunal, je me dis : « soit ça marche, soit ça va me servir de caisse de résonance…», il faut toujours essayer de trouver la solution. J’ai pas de solutions à tous ces problèmes, je ne suis pas économiste, ou scientifique, je suis modestement avocat, je m’intéresse aux droits humains, à la politique, à la littérature, aux arts et malgré tout, je pense qu’il y a un peu d’espoir…

ADF : Un peu d’espoir… Pourtant Aurélien Barrau (interviewé chez nous, ici, décidément, tout le monde se donne rendez-vous sur les pages des Chroniques des Fontaines), pense qu’on va finir dans une dictature climatique, qu’à un moment, il va falloir forcer les gens à respecter la planète, non par choix, mais pour des questions de vie et de mort.

EP : Il y a beaucoup de dangers, mais c’est comme pour la liberté d’expression, il faut rester vigilant sur la censure… Je lis tout à ce propos… Car, en France, on jouit d’une liberté importante (ADF : on n’est pas encore dans une dictature), je voyage pas mal, et je compare nos libertés à celles des autres pays, l’Arabie Saoudite, la Birmanie, bref, des endroits, où très sincèrement la liberté d’expression n’existe pas. Il n’y a ni médias, ni culture, rien… Et c’est parce que nous ne sommes pas en France une dictature, et que nous sommes minoritaires dans ce cas-là sur la planète, que nous sommes privilégiés – attention avec beaucoup de pauvreté, tout de même, ne confondons pas – avec une école publique, un hôpital public qui souffrent mais qui existent encore, des médias, des kiosques à journaux avec plusieurs titres qui ne sont pas d’accord, etc., qu’il faut continuer de lutter contre la concentration économique… Et c’est pour ça qu’il faut être attentif et cultiver nos libertés. Je vois les choses comme ça. Je ne suis pas paranoïaque, je suis hyper vigilant et hyper réactif parce qu’on jouit d’une liberté incroyable… Moi, j’ai la chance d’avoir grandi grâce à l’ascenseur républicain, je suis le fruit de l’école et de la bibliothèque publique, ça a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, en bien ou en mal, mais en tout cas, ça a fait de moi un homme de lettres et un avocat… Or, j’aurais pu être pessimiste, répéter le même schéma que mes parents… Je crois à la détermination et à la capacité à triompher du pire. Je ne dis pas que demain, ça sera un monde parfait, mais il y a de l’espoir. On peut ne pas être d’accord avec Greta Thunberg, Juan Branco ou les Gilets jaunes, etc., mais au moins, ça provoque des réactions, des réflexions, ça oblige tout le monde à réagir… Le constat de ces méthodes fait bouger les choses… Moi, je suis satisfait que le paysage ait bougé. Il ne faut pas attendre une solution miracle d’un homme miracle. C’est ni Gandhi, ni Nelson Mandela qui arrivent, ils sont rares, ces hommes-là. Mais, il y a un tas de gens prêts à se mettre au travail et prêts à œuvrer.

ADF : Belle note finale d’espoir !

Emmanuel, merci pour vos engagements pour la liberté d’expression, vos prises de position et ces moments de vérité.

Retrouvez, ici, en parallèle, notre Chronique de son dernier essai, « Je crois en l’athéisme», dans notre rubrique Coups de ♡ .

Des liens forts en gueule :


Arnaud Delporte-Fontaine