La vie rêvée d’Ana-Bella

la-vie-revee-dana-bellaLorsque Ana-Bella mit un pied dans l’Orient-Express, machine à rêves et à vapeur, qui, d’ores et déjà, l’arrachait au royaume de son passé, une légèreté souveraine l’envahit tout entière.

À l’instar de ce train légendaire mis aux fers par les feux de la Première Guerre, il lui sembla qu’une deuxième vie débutait pour elle, qu’une nouvelle fois, sa jeunesse prenait le pas, que, déjà, Paris, ville de lumières, était loin derrière. Tandis qu’elle pénétrait dans le train aux abords titanesques, fier fleuron du continent occidental, le visage effacé de son défunt père, à regret, s’en revint. André Fontaine, féru depuis toujours de l’univers ferroviaire, aurait été ému de voir sa fille unique effectuer un aussi long parcours. Son dernier souhait, soufflé sur l’oreiller de la mort, fut qu’Ana, sa belle, entreprenne, sans remords, ce trépidant périple. Il lui légua alors l’équivalent d’un aller simple vers des horizons multiples. Ana-Bella, n’étant pas très aisée, hésita à dépenser tout son héritage dans un tel voyage. Mais, désormais, plus rien, à Paris, ne la retenait et le nouveau tumulte de ses pavés depuis quelques mois l’effrayait. Ainsi, presciente d’une Seconde Guerre à venir, elle se décida, si tôt, à quitter le navire. En ce jour de décembre déclinant, une aube blanche l’avait appelée à rejoindre l’espérance d’un avenir plus beau. Dans le chaos de la gare à l’Est de la capitale, elle s’était empressée et s’était engouffrée dans le long serpent de fer qui, béant, l’accueillait. Après quelques instants à piétiner derrière les premiers passagers, la jeune femme se fraya un passage et parvint à sa voiture logée en première classe jusqu’à sa place. Une couchette vide devant la sienne faisait face. Ana-Bella scruta rapidement les lieux, puis se délesta de ses bagages. Elle ôta sa coiffe fauve, quelques boucles d’or retombèrent aussitôt sur ses tempes. Elle se recoiffa brièvement, déposa son couvre-chef auprès d’elle, se déganta doigt après doigt, se rajusta, lissa l’étoffe de sa robe d’une main, frôla son arrière-train et s’installa. La jeune aventurière au sein de l’Express d’Orient s’immortalisa. Elle resta, là, un temps béat. Au travers des vitres, les derniers passagers se pressaient sur le quai, les bras chargés de paquets, embrassant dans la hâte leurs amitiés de longue date, baisant en un adieu langoureux leurs premiers vœux amoureux. Un sifflet strident résonna, un fracas de fer s’en suivit, le palace roulant vers l’onirique orient s’éveilla et partit en un ferrailleux tintamarre. À l’intérieur, quelques retardataires s’élancèrent dans le couloir rejoindre leurs espaces. Alors, Ana-Bella espéra encore que quelqu’un dans son compartiment ne s’en vienne, mais en vain. La place face à elle demeurait désertée. Le convoi quitta expressément les ferrailles de la gare, prit de l’allure, et bientôt, sur les rails verglacés, alla bon train. Ana-Bella se mit à admirer les premiers feux de la ville qui l’avait vue naître. Elle aperçut, entre autres bribes urbaines, les fers universels de la Tour Eiffel, les coupoles incolores et les dentelles du dôme de la Basilique du Sacré-Cœur ponctuer la voûte céleste. Un instant, un court frisson la parcourut. La jeune femme n’avait jamais rien connu d’autre que Paris et ses campagnes alentours. Alors, un grand effroi la surprit. En un sursaut, elle pensa aussitôt mettre fin à la folie de son transport, ou, tout bonnement, sauter par-dessus bord. Une fièvre la prit violemment, un sanglot dans la gorge la noua sur l’instant. L’air lui manqua, elle alla pour se redresser quand un bruit à l’approche la figea. Quelques bribes de conversations se diffusèrent intruses dans le wagon. Alors qu’une voix, à son tour, la héla. Ana-Bella se détourna. Le contrôleur de l’embarcation, en uniforme de fonction, répondant au nom d’« Anatoli », l’interpella. Ses cheveux corbeau sortaient de sa coiffe comme des branchages en hiver. Ses yeux charbon la fixaient, amusés. Sa silhouette, des racines à la cime, avait des airs de vieil hêtre caduque, conférant, à chacun de ses gestes, une allure désarticulée. Lorsque l’inconnu saugrenu lui manda son billet, Ana-Bella le lui remit, gênée. Quelque chose dans le visage du contrôleur incongru l’avait troublée. Alors, sans crier gare, une fragrance d’un heureux souvenir brutalement la frappa. Anatoli ressemblait trait pour trait au visage d’Aristarque, son premier amour passé et dernier monarque de son cœur délaissé. Son aller sans retour poinçonné, l’uniforme détourna les talons et reprit le long cours du wagon. Bella resta bée. Elle voulut courir derrière lui, le rattraper à tout prix, le questionner sur son identité, sur les recoins de sa vie, mais elle se ressaisit. Quand une senteur serpentine à l’essence mandarine chatouilla ses narines et l’invita à la suivre. La belle Ana se redressa et arpenta le couloir nimbé de toute part par les arômes tangerines. Tandis que le sosie de son cœur perforait tous les tickets gagnants des voyageurs avoisinants son trajet, Ana-Bella dépassa les bois de quelques compartiments, et croisa les ombres des passagers les assiégeant,  tour à tour, s’affairant à déballer quelques valises éventrées, ou somnolant efflanqués sur le revers velours de leurs couches ouatées. Des figures de tout âge et « de tout abord » se retrouvaient à bord. Des hommes isolés, fidèles à leur métier ou infidèles à leur mariage, des femmes esseulées jeunes ou vieilles, vierges ou veuves, se regroupant entre elles, des familles dénombrées engoncées pour quelques jours chômés… Au fil de sa marche, Ana-Bella dépassa toutes ces différentes destinées avec une mélancolie mourante. La joie, dans son être, avait pris le pas. Lorsque l’essence parfumée s’intensifia. Un halo d’acier étincela entre les rayons d’un soleil profond irradiant le fond du wagon. Ana-Bella s’approcha. Une théière d’argent fumant devant elle se dessina. La senteur d’un thé ardent aux embruns bigarades s’imposa à ses sens. Soudain, comme en songe, le contrôleur réapparut et servit aussitôt la belle, qui, en sursaut, acquiesça. Après une courte révérence, l’uniforme disparut. Une nouvelle fois, la jeune âme chassa le fantôme fantasmé de ses pensées, et but une gorgée brûlante de thé. La chaleur s’infusant en ses lèvres diffusa peu à peu en rêves la mémoire de son aïeule bien aimée, la mère de son père qui l’avait en partie élevée. Ainsi, son enfance au cœur de sa demeure, isolée dans les campagnes franciliennes, lui réapparut réelle. Ana-Bella détourna les talons et, nostalgique, le long du wagon, vagabonda, humant les écumes de son passé posthume. La première partie de sa jeune existence se retraça sur le défilé des villages et mille dunes enneigées en mirage, jusqu’au sommet de la lune, sans savoir, alors, où tous ses transports allaient encore l’entraîner.

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Quelques blancs rayons d’astres s’enchaînèrent sur le tableau ferroviaire qui se dessinait dans l’atmosphère ivoirée. Des bribes de cités se dépeignaient par touches grises et blêmes, des clochers décochés maculaient d’ardoise la nacre des vallées. Jamais l’occident ni l’Express d’Orient, n’avaient connu d’hiver plus blanc. Un verglas dur et dense sculptait les bordures de sa fenêtre en un cadre cristallin, hissant ses rêveries au statut d’orfèvrerie. La belle rêva beaucoup : à la vie qu’elle avait eu à Paris, aux ballets de l’Opéra auxquels elle avait assistés si peu de fois, mais si passionnée, à ses désirs de rejoindre un jour le taffetas et la soie des ballerines opalines, à la pensée vermeille de son père lui promettant, en vain, monts et merveilles, à ses propres plans sur la comète, colorant d’alouettes, l’azur assuré d’un prestigieux futur. Jamais pourtant, Ana-Bella ne vécut la grande aventure. Enfant espérant, elle s’en était persuadée. Adulte désespérée, elle avait, de pied ferme, attendu. Elle y crut dur comme fer, le soir de sa rencontre éphémère avec le bel Aristarque, lors d’un bal populaire… Son cœur s’amouracha passionnément à celui de son cavalier blanc et son destin miroitant se vit, dès lors, scellé entre ses doigts charmants. Cependant, bien que chacun semblait épris l’un de l’autre, il n’en fut rien. Son beau prétendant demeura pure fantaisie dans son esprit. Avant que quoi que ce soit de fantasque ne fleurisse dans son lit, son père périt, et toute espérance disparut avec lui. La vie rêvée d’Ana-Bella, déjà falote, devint fantoche. La jeune étiolée abandonna sa destinée étoilée. Sa place de couturière au sein de l’Opéra de Paris, qu’elle pensait un tremplin transitoire vers la scène constellée, devint son mouroir. Aussi, bien que fraîchement endeuillée, fut-elle enthousiasmée de la perspective d’une trépidante épopée. Constantinople l’attendait. L’ancienne Byzance lui ouvrait grand les bras, son Grand Palais, sa Mésé et sa Sublime Porte, d’ores et déjà, la hélaient. Au fil du blanc trajet, l’espoir d’un nouveau printemps la maintenait éveillée. Des milliers de kilomètres la séparaient encore de sa vie espérée. Pourtant, depuis l’apparition d’Anatoli, le visage de son amant chéri hantait chacune de ses nuits. Les ténèbres d’Aristarque la traquaient jusqu’à l’insomnie.

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Quelques horizons pittoresques s’étaient effilés en une neigeuse fresque. La moitié du voyage d’Ana-Bella, à l’image du mirage de sa vie, s’entamait. Les gares se dénombraient au fur à mesure des arrêts, le train d’Orient s’évidait expressément et se remplissait. Et la belle au bois rêvant dans son compartiment, demeurait esseulée, désespérant que sa couche jumelle ne resta sans prunelle. Quand un matin, son souhait fut exaucé. Alors qu’elle se rendait dans le luxe du wagon-restaurant baptisé étrangement « Anatolie », l’uniforme homonyme apparut les bras chargés de paquets encombrants et l’apostropha. Un passager allait prendre place à ses côtés. Ana-Bella se mit à sourire largement, puis sans mot dire, alla se restaurer. Elle aimait s’alanguir un temps indéfini dans la salle de réception aux boisements lambrissés en marqueterie, sculptés de fleurs de roses et d’ébène de Macassar, aux senteurs parfumées, au faste ostentatoire, l’après-midi, pour le thé, ou, le soir, devant les saveurs orientales du souper, tandis que le train toujours plus vite tourbillonnait. Elle se sentait transportée en un tout autre temps, en une toute autre destinée, à la fois au chaud et en sécurité mais livrée au grand froid de sa liberté. Ce soir-là, veille de Noël, les feux sur les tables grésillaient d’une flamme irréelle. Tout le compartiment était bondé. Ana-Bella avait commandé à la carte le menu proposé pour l’occasion, et déniait la solitude de sa réservation. Lorsqu’aux portes du wagon, une silhouette du passé retraça au présent ses traits. Son cœur cessa tout simplement de battre à la vue d’Aristarque, en bon prince, se dessiner. Le temps avait passé, l’adolescent avait mué en homme concupiscent. Il semblait perdu, les ombres de son regard cherchaient une chandelle libre où s’attabler, quand ses yeux se fixèrent sur ceux bleus d’Ana-Bella, ébranlée. Il resta un temps interdit. Elle se détourna de lui. Puis il s’avança et, expressément, lui demanda s’il pouvait partager son dîner en si belle compagnie. Ana bée acquiesça, à la fois joyeuse de le retrouver là, mais soucieuse qu’il ne la reconnut pas. Les présentations furent brèves, Aristarque déclina son identité et Ana-Bella, sans se nommer, changea subrepticement de sujet. Le repas de fête fut servi. Des mondanités s’échangèrent entre les lèvres des amants omis. Tout autour d’eux, le wagon s’animait, tour à tour, de rires, de tintements et de couplets. Quand, Aristarque, éperdu dans ses pensées, se mit à relater une partie intime de son passé. Ana-Bella reconnut très vite que c’était bien de leur histoire qu’il s’agissait. Il lui confia même, qu’elle avait un faux air de feu sa bien-aimée. Elle voulut lui révéler la vérité mais elle ne le put. Déjà, minuit avait sonné. La réception achevée, tous les passagers rejoignirent, fantomatiques, l’autel insolite logé tout au bout du train serpentin. Ana-Bella, enchantée, s’y rendit, poursuivie par l’ombre d’Aristarque ravivée. Quelques chants grégoriens résonnèrent séraphins. La messe irréelle de Noël à bord du train s’entama de plus belle. La soirée s’était déroulée en un songe, la nuit s’avéra en un rêve heureux. Alors qu’Ana-Bella se recueillait aux portes de la chapelle, Aristarque, logé derrière elle, lui avoua l’impertinence de sa mise en scène : qu’il l’avait reconnue dès qu’il l’avait aperçue, que son amour pour elle l’avait envahi tout entier, qu’il ne pouvait plus résister à la tentation de s’unir à elle à jamais. Dans une flamme furieuse, il lui manda sa main. Ana-Bella abasourdie, aux prises de sensations diverses toutes plus renversantes les unes que les autres, se jeta à son cou jusqu’à la renverse. Ils délaissèrent les prières chimériques de la messe pour satisfaire celles idylliques de leurs corps enfiévrés. La beauté du sort voulut qu’Aristarque soit le mystérieux passager envoyé par Anatoli, révélateur de rêve, au visage d’oracle annonciateur de miracle. C’en était trop pour Ana-Bella qui abandonna son hymen pour cette nuit nimbée d’éden. Le lendemain tout était conclu. Leurs noces auraient lieu en un mirage la veille du dernier jour du voyage, avant l’heureux « convolage ». Ana-Bella et Aristarque seraient les premiers mariés à bord de l’Orient-Express, Anatoli pour témoin, et enchaînés à jamais à sa légende de fer. Ainsi, les deux âmes épanouies s’uniraient à l’autel de l’amour transportées aux portes du Paradis.

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Les dernières heures au sein de l’Orient-Express se déroulèrent en une succession de rêveries. Ana-Bella et Aristarque filaient toujours le filet du parfait amour, tandis que le convoi serpentin s’enfilait encore dans le décor ivoirien. Cent fois, les jeunes fiancés échangèrent leurs vœux. Mille fois, ils firent, de leur folle passion, l’aveu. La fin de l’odyssée s’annonça. Et si tôt, sonnèrent les cloches. À l’autel auréolé du train, Aristarque prit, d’Ana-Bella, la main. Ainsi, sa vie rêvée s’avéra enfin. Le lendemain, la jeune femme s’éveilla sur son lit telle une nouvelle Ève errant en plein rêve. Quand ses esprits se reprirent au jeu de la réalité, elle se trouva esseulée. Au loin, Constantinople convoquait ses derniers passagers. Alors, elle se hâta, rangea ses effets, replia ses bagages, persuadée qu’Aristarque avait pris de l’avance et se tenait près des portes dans l’impatience de fouler le pavé de leur neuve alliance. Le voyage de rêve arriva à son terme. Ana-Bella, délestée de son passé, rechercha dans tout le train, son futur, en vain. Aristarque s’était évaporé. Déboussolée, elle délaissa marche après marche les fers du train qui l’avait si prestement enchaînée à la vapeur de ses chimères. Arrivée à la surface de la terre, elle resta un temps troublée, puis se mit à arpenter le quai, le long du serpent d’acier à l’arrêt. Un instant, elle voulut faire demi-tour, lorsqu’elle croisa la silhouette d’Anatoli sillonnant les wagons désertés. Leurs regards se croisèrent entre le fer et le verre. Ana-Bella demeura un temps interdite. S’était-il joué d’elle ? Était-ce lui, l’attrape-cœur de ses nuits ? Ce long cortège n’était-il qu’un vaporeux sortilège ? Elle voulut le poursuivre, le questionner à tout prix. Mais elle n’en fit rien. Avant de sombrer dans les ombres du train, Anatoli lui sourit. À cet instant précis, Ana-Bella sut ce qu’allait être sa vie. Alors, sereine, elle reprit son chemin.


Bertille Delporte-Fontaine

 

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