Rencontre libérée avec Catherine Locandro

Hello Catherine,

Tu nous as fait l’honneur d’accepter cette interview pour le lancement de notre revue « Les Chroniques des Fontaines ».

Bienvenue à toi dans ces pages nouvelles.

À l’occasion de la sortie de ton nouveau roman, « Pour que rien ne s’efface », paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en janvier 2017, plutôt que d’aborder uniquement ton dernier opus, nous te proposons un entretien/ portrait, intime et chamarré qui, nous l’espérons, saura te dévoiler davantage à tes lectrices et tes lecteurs et ceux qui ne te connaissent pas encore.

ADF : Catherine, tu es née à Nice en 1973. Comment une âme lyrique telle que la tienne a-t-elle pu s’épanouir sous le soleil artificiel de cette cité artificieuse ?

CL : (Rires…) Il n’y a pas que l’aspect artificiel dans cette ville. Il y a le vieux Nice, et il y a des endroits qui ont été très inspirants pour moi. Et puis, surtout, j’ai eu la chance de grandir juste à côté des studios de la Victorine (aujourd’hui, les studios Riviera). Donc, tout de suite j’ai eu une image un peu mythique du cinéma, de certains films tournés là-bas… Grâce à Nice, grâce à ce lieu de naissance, je crois que le cinéma est entré très tôt dans ma vie. Il n’y a pas que des désavantages à vivre à Nice (rires). Et puis, il y a cette lumière magnifique, qui baigne cette ville et que l’on garde en soi… Lorsqu’il fait un peu trop gris, je me replonge dans ces souvenirs de luminosité qui font du bien. Je suis plutôt heureuse d’être née à Nice… Et puis, j’avais un horizon… Cette Méditerranée que j’adore… qui donne envie de voyager… C’est une ouverture. J’ai plutôt de bons souvenirs dans cette ville.

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ADF : Loin des auteur(e)s mondains nés dans le sérail, tu es entrée sur la scène littéraire toute seule, par voie postale, à l’ancienne, sans aide ni piston… Ce qui démontre que le talent peut encore percer. Tu peux nous conter ta première expérience éditoriale, comment tu as été découverte ?

CL : Oui oui, j’ai envoyé mes manuscrits… Une fois que je me suis retrouvée avec cet objet qui ressemblait à un roman, je me suis demandée ce qu’il fallait que j’en fasse, et j’ai envoyé, je pense, une trentaine de manuscrits par la poste. Au bout de deux mois de réponses négatives, le téléphone a sonné et, à l’autre bout du fil, c’était Jean-Marie Laclavetine, chez Gallimard (éditeur et auteur)… C’est le genre de moment qu’on n’oublie pas. Il m’a dit qu’on allait me publier. J’ai d’abord cru à une blague… Vraiment… Et ça n’était pas une blague. Et, j’ai poussé pour la première fois les portes du temple Gallimard… Puis, les choses se sont enchaînées. J’étais dans une espèce d’insouciance et d’inconscience de tout ce qui se passait… Je faisais les choses au fur et à mesure, j’ai commencé à avoir des rendez-vous avec la presse, etc. Et puis, j’ai fait une rentrée littéraire avec mon premier roman, Clara la nuit (prix Coup de cœur du Point 2004, prix René Fallet 2005, prix Littéraire Québec-France Marie-Claire-Blais 2006), donc, je me suis tout de suite retrouvée dans l’arène… Si on m’avait dit un jour que je serais publiée et que je commencerais par une rentrée littéraire, je pense que je ne l’aurais absolument pas cru.

ADF : D’ailleurs, tu as des conseils pour les auteur(e)s (hors du sérail) qui souhaiteraient emboiter tes pas et être édités ?

CL : Il faut essayer… Quoi qu’il en soit… Et envoyer son manuscrit au plus de monde possible parce qu’on ne sait jamais… Ça peut arriver, la preuve ! Mon conseil, c’est ça, essayer… envoyer… Les manuscrits sont lus, ça peut prendre du temps mais généralement on reçoit des réponses. C’est de l’ordre du possible.

eho-locandro2cADF : Voici une question-portrait de toi et de ton univers : Clara la nuit, ton premier roman (paru chez Gallimard en 2004), conte sans détours et avec une écriture âpre, la double vie de Clara, banale de jour, prostituée de nuit.

Ton second roman, Sœurs (paru chez Gallimard en 2005), aborde la dualité, cette fois, à travers le journal intime d’une sœur du passé.

Ton troisième roman, Les anges déçus (paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2007), roman noir scénarisé, pensé pour le grand écran, raconte la descente aux enfers d’un trio aux visages aussi que sombres que doubles.

Dans Face au Pacifique, ton quatrième livre (paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2009), tu abordes une héroïne en pleine quête initiatique qui va aller chercher son avenir par-delà les océans.

eho-locandro3cDans L’Enfant de Calabre (paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2013), tu dresses le portrait d’une femme qui cherche à retrouver ses véritables racines familiales avec, en toile de fond, la bataille de Diên Biên Phu.

Dans L’Histoire d’un amour (paru aux Éditions Héloïse d’Ormesson en 2014), c’est une romance dont il est question, entre une star trépassée et un jeune homme (ton premier personnage principal de sexe masculin, hormis Nathan et Gabriel, le duo du trio des Anges déçus). Une histoire d’amour secrète qui va être révélée au grand jour des années après…eho-locandro4c

Et dans ton nouvel opus, Pour que rien ne s’efface, paru cette année 2017, tu retraces, recomposes et réécris la vie d’une icône des temps passés retrouvée morte chez elle, à Paris.

Les points communs de ces différents parcours sont (à mon sens) l’intime, la dualité, la trinité, la quête identitaire, les racines familiales qui ne demandent qu’à être démêlées, les bas-fonds nichés dans nos êtres, la pudeur sur le point d’exploser. C’est un portrait juste ou pas ?

CL : Oui, c’est bien résumé. Il y a souvent une quête identitaire dans mes romans, c’est vrai, souvent des personnages à la croisée des chemins qui se demandent dans quelle direction aller ; l’idée de double aussi, soit véritablement un double, soit, peut-être, une impression de part manquante à l’intérieur de soi qui fait que l’on va chercher à compléter cette part avec quelqu’un d’autre… Le secret, aussi, est très présent, le secret de famille, ce que l’on essaie de cacher aux autres et qui nous influence, et qui peut empêcher de faire certains choix, priver de libertés, comme c’est le cas pour certains de mes personnages. Et puis, il y a aussi mon amour pour le cinéma qui transparaît, qui revient dans mes romans, autant dans le fond que dans la forme. Ce que j’écris est assez visuel. Le cinéma n’est jamais très loin de ce que j’écris…

ADF : Lila, l’héroïne tragique de ton dernier livre (Pour que rien ne s’efface) et Charles (le propriétaire de la chambre de bonne dans laquelle elle vit) illustrent cette croisée des chemins…

eho_locandro5cCL : Oui, il trouve une grande sœur en elle, avec qui partager des choses, avec qui il peut se sentir complet. Le sentiment de solitude est très présent dans mes romans. Cette solitude qui nous relie tous à un moment ou un autre.

ADF : Pourquoi la solitude ?

CL : Elle fait partie de moi. J’ai peut-être été une enfant qui s’est senti un peu seule et c’est quelque chose que je porte en moi, sûrement… Ce sentiment de solitude qui peut se manifester sous une forme de mélancolie qui ne me quitte jamais tout à fait et qui se retrouve dans mes romans. C’est un peu la « tare » que je transmets à mes personnages (rires).

ADF : Lequel de tes personnage te ressemble le plus, ou te parle plus que les autres ?

CL : Difficile de répondre, car ils portent tous une part de moi. Ils sont mes représentants, ma voix, mes peurs, je leur ai donné à chacun des choses très personnelles. Je ne pense pas qu’il y ait un personnage qui soit plus proche de moi qu’un autre, vraiment.

ADF : Est-ce qu’il y a un personnage pour lequel tu as plus d’affection ?

CL : J’ai de l’affection pour Clara, parce que c’était le premier roman et pour Lila Beaulieu qui me touche beaucoup. Elle a un côté sale gosse qui me plaît bien, une fierté qui l’empêche de voir ses failles, sa propre fragilité, et c’est ce qui l’entraîne dans sa perte, dans sa chute. Je la trouve touchante, elle fait ce qu’elle peut avec ce qu’on lui a donné. Elle porte une forme de sincérité et de pureté. Elle a aussi une forme de générosité et termine sa vie dans le dénuement total (elle a eu beaucoup d’argent et n’a jamais su le garder). C’est un personnage complexe, même pour moi, que je n’ai pas réussi à cerner complètement, et c’est ce qui m’intéresse. Des parts d’elle m’échappent.

ADF : Une question sur-mesure, c’est quoi la « griffe » Catherine Locandro ? Décris-nous ton univers littéraire, ton style, tes références ?

CL : Il y a des œuvres que j’admire, mais c’est avant tout le cinéma, ma passion première. J’ai écrit Clara la nuit, mon premier roman, parce que j’avais travaillé sur un scénario que je n’arrivais pas à faire produire et donc, plutôt que de le laisser dans un tiroir, je me suis dit qu’il fallait en faire quelque chose, d’où le roman…Donc, je suis venue à la littérature par le cinéma. On parlait de solitude, de mélancolie, je pense que ça fait partie de ce que j’écris, de mes romans, c’est très présent dans mes écrits, ça fait partie de moi, aussi. Je suis quelqu’un de très curieux, je m’intéresse à beaucoup de genres en littérature, à un roman de science-fiction, comme à une biographie, j’aime beaucoup les polars… Je n’ai aucune barrière. Je peux lire un manga… Tout ça me nourrit…

eho-locandro1cADF : Toi et moi, nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire d’un jeune réalisateur qui voulait mettre en scène ton excellent et nébuleux roman noir, Les anges déçus. Il cherchait un scénariste, et c’est tombé sur ma pomme. Ensemble, nous avons scénarisé ton roman et pondu un script plus qu’honorable. À ce jour, nul producteur n’a adapté le titre. Ils ont tous reconnu la qualité du scénario mais ont préféré ne pas prendre de risque sur ce projet sans réalisateur connu du métier et du public. À l’époque, tu n’étais pas intéressée par te lancer dans l’arène de la mise en scène toi-même, malgré ton parcours et ton bagage audiovisuel solides. Est-ce que tu as changé d’avis ? Est-ce que l’envie d’adapter toi-même l’un des tes romans t’a gagnée ?

CL : Le script est toujours en lecture dans une société de production belge (Catherine réside en Belgique)… J’aurais peut-être envie d’adapter le dernier, avec son personnage central fort (Lila), il y a moyen de faire quelque chose d’intéressant, de voyager entre les époques. Ce livre a un rythme cinématographique… La découverte de ce personnage, Lila, cette femme qui est devenue célèbre à la fin des années soixante, à l’époque de la Nouvelle Vague, ça pourrait être à la fois sombre et émouvant….

ADF : Lila, l’héroïne de Pour que rien ne s’efface est-elle un écho d’Anna Karina (elle a interprété en 1969 le rôle de Magda dans le film, La chambre obscure. Dans le roman de Catherine, Lila, incarne, elle-aussi, ce personnage dans un film également intitulé La chambre obscure) ?

CL : Oui, il y a bien un lien avec le film de Tony Richardson (La chambre obscure, dans lequel joue Anna Karina), un réalisateur britannique. J’affectionne la fin des années soixante, le début des années soixante-dix, les acteurs de la Nouvelle Vague, ce que ce cinéma a apporté de libertés aussi bien dans la forme que dans l’esprit, les histoires… J’avais très envie de retranscrire cette ambiance-là dans le livre, surtout lorsqu’il est question de la carrière de Lila (le dernier chapitre du roman illustre avec justesse ce propos).

ADF : Tu verrais qui dans le rôle de Lila ?

CL : J’avoue que je n’y ai pas vraiment pensé. Elle est tellement forte que j’ai du mal à fixer son image… Ça serait en tout cas un rôle très intéressant pour une actrice.

ADF : Je verrais bien Audrey Tautou, pour son côté désuet, ou Marion Cotillard ?

CL : Pourquoi pas… Pour le côté intemporel…

ADF : Sinon, si tu pouvais choisir un metteur en scène (parmi les vivants) pour réaliser l’un de tes romans, pour qui opterais-tu ?

CL : Anne Fontaine. Ses choix sont audacieux. Elle sait filmer l’intime. Elle prend des risques et va chercher des sujets assez différents à chaque fois. Elle a exploré un éventail de sujets et d’ambiances assez large, elle n’hésite pas à aller explorer les univers sombres… Sinon, je suis aussi une fan absolue de Claire Denis.

16082_745124948867090_4215017088049222889_nADF : Sans transition, une question, hors cinéma, plus basique : tu as une méthode de travail (ou devrais-je dire «de  passion ») ? Tu es du genre à prendre la plume dès six heures du matin ? Ou bien tu es libertaire et crée quand ça t’enchante ?

CL : Quand je suis vraiment dans l’écriture d’un roman, je suis assez fonctionnaire. Généralement, c’est l’après-midi, de 15h à 19h, quand je peux… J’essaie d’avoir quatre heures devant moi, sachant que, peut-être, pendant trois heures, je ne vais rien écrire du tout et que ça va tomber la dernière heure…

ADF : Hemingway, quand il était satisfait de ce qu’il avait écrit,  allait faire des grandes marches pour s’aérer la tête, ça aidait son subconscient à travailler… Et toi, tu as des rituels ?

CL : Oui. On a besoin de rituels, pour aider le cerveau à se mettre en route, comme, par exemple, se préparer du thé… Les rituels sont très importants… Moi, j’ai besoin d’être chez moi, dans mon bureau, seule, je n’arrive pas à écrire dans un café. J’ai besoin de silence. J’aimerais travailler à l’extérieur, mais j’en suis incapable. J’ai besoin d’une intimité. Quand on écrit, on ne se voit pas et heureusement, parce que parfois, on doit faire des drôles de têtes quand on se met dans la peau des personnages (à ce propos, retrouvez, ici même, dans nos Chroniques, la rubrique Dans la peau de Bertille)… Ça doit être étrange à voir… Je préfère faire ça à l’abri de mon bureau (rires). Peut-être plus que de silence, j’ai besoin d’intimité.

ADF : Justement, quand tu es plongée dans ta création, est-ce que tu penses à ton lectorat (qui est de plus en plus nombreux) et à la façon dont il va accueillir ton prochain roman ? Est-ce que tu as la pression ?

CL : Non, pas du tout.  Ça serait paralysant. Quand j’écris, je ne pense pas au lecteur, je ne crois pas que ce soit la meilleure façon de faire pour que l’écriture soit vraiment sincère et juste. Il faut être à l’intérieur de soi et écrire ce que l’on a envie d’écrire et espérer, ensuite, qu’il y aura des lecteurs pour apprécier, pour avoir envie d’entrer dans cet univers…

ADF : Ce que j’ai lu des retours des lecteurs sur Internet confirme ce que tu dis, ils apprécient la sincérité de tes livres. On sent qu’ils voyagent en ta compagnie, que ton intimité a touché la leur.

CL : C’est la récompense quand les peurs, les attentes, les rêves, tout ce que l’on met de personnel dans un roman touche d’autres personnes. On se sent relié à l’humanité, on se sent moins seuls. La solitude est très présente dans mes livres et peut-être que j’écris pour me sentir moins seule.

ADF : La classique et indispensable question pour les lecteurs curieux: sur quoi travailles-tu ces temps-ci, Catherine (tu es une source plus fiable que Google) ?
CL :
J’ai commencé un autre roman… Avec un sujet très différent… Il est en route. Mais, en période de promo, j’ai du mal à écrire… Je reprendrai un peu plus tard…. Quand j’écris un livre, je n’arrive pas à penser au suivant, il n’y a pas de place pour un autre, il faut qu’il soit terminé pour que je m’autorise à penser à autre chose.

ADF : Tu aurais un mot, une pensée « Locandro » pour les lecteurs des Chroniques des Fontaines ?

CL : J’espère qu’ils auront envie de découvrir mon univers, qu’il les touchera… C’est moi… On aime, on n’aime pas, en tout cas, c’est sincère, c’est ce que je peux faire de mieux, et j’espère qu’ils aimeront.

 Merci pour ces confidences intimes, Catherine.

Retrouvez en parallèle ma critique du dernier roman de Catherine Locandro, Pour que rien ne s’efface, ici, dans notre rubrique « Coups de ♡ ».


Arnaud Delporte-Fontaine

 

 

 

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