Recettes d’automne : La Forêt enchantée

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Mon périple commença au cœur de la forêt enchantée suite à l’obtention du titre de cuisinière en chef du royaume. Comme précédemment narré, le roi m’avait missionnée de répandre la bonne fourchette à travers les comtés. Ce que je fis, sans m’attarder. De retour à mon logis, j’empaquetai dans la hâte mes instruments fétiches, legs inespérés de ma consœur, la Fée Tichiste. Cette dernière vouait un culte effréné à tout engin malin qui s’avérait indispensable au quotidien du foyer. Si bien qu’elle passait son temps, à façonner, fondre, créer tout un tas d’outils essentiels aux fées du logis. Je pris donc couteaux affutés, rasoirs, maryses, fouets, divers moules en fer, emporte-pièces, cuillères et spatules et bien d’autres ustensiles nécessaires à la bonne alchimie de ma cuisine. Dotée du pouvoir des fées papillons, mon bagage fut petit et léger ; je le nouai au-dessous de mes ailes. Un dernier regard, et du haut de ma fenêtre, je pris mon envol.

À mille et une pattes au-dessus de ma terre, l’air rapace vivifiant mes narines, les nuages cotonneux époustouflant mes ailes, zélée, je surplombai les cimes. La forêt majestueuse m’apparût par touches, ocres, mordorées, puis ambrées. Le règne de l’automne avait débuté et avec lui, son cortège de merveilles sous-boisées. En altitude, le vent soufflait toujours plus fort, si bien que j’avais grand-peine à garder le cap. Alors, l’air aride eut raison de ma voilure, et me projeta tournoyante dans le vertige des vents. Dès lors, rien ne pouvait arrêter ma libre chute que les pics millésimes de la forêt enchantée. Ce qui ne tarda pas.

Ainsi d’épines en aiguilles, dégringolant des sur-bois, la fée Myrtille fit son entrée dans l’abîme avec fracas. La forêt venait de me démontrer de quel bois elle se chauffait. Des comètes dans la tête, des étoiles dans les ailes, météorite dans la brume, je semblai débarquer d’une planète inhabituelle. Ebouriffée Myrtille ! Je tentai de me redresser tant mal que bien, tandis que la suie et la boue m’enracinaient debout. Soudain, un bruissement à travers les buissons m’encercla. Je repris mes esprits en pleine tête, ma vue fut nette et aucun doute : les grands yeux de la forêt me dévisageaient, par centaine. Un frisson me parcourut la soie. Le silence des ramages me glaça.

Qui es-tu ?
Qui va là ?
Que viens-tu faire sous nos bois ?
Que veux-tu ?
Qui voilà ?
Que viens-tu faire ici-bas ?
Je suis la fée Myrtille, cuisinière en chef mandatée par le roi ! répliquai-je, frêle mais assurée.
Minute Papillon ! répondirent deux yeux qui se détachèrent des autres.

Une longue silhouette se dessina dans la pénombre. Un grand chapeau de cuir, des pointes pour oreilles, une tunique de feuilles et de mousse, un large sourire malin, venaient à ma rencontre. Haute comme une pomme, mal logée dans les racines d’un centenaire, mes ailes engluées, mes pieds en terre, j’étais pourtant aux premières loges pour contempler ce lutin vert aux allures de géant.

Me voilà le butin d’un colosse mutin ! me dis-je.

Ses pas amples faisaient frémir le sol. Il se rapprochait menaçant. Son visage sarcastique se baissa à ma hauteur. Nous nous trouvâmes nez à fée !

Mandatée par le roi ? toi ? la fée brindille ? lança-t-il d’un air moqueur.
Myrtille ! rétorquai-je, agacée.

Un rire cinglant s’échappa de sa bouche, si fort qu’il me défrisa les antennes.

Très bien, Myrtille mandatée par le roi, je suis Pluck, que puis-je faire pour toi ?
Je suis ici pour répandre les secrets de ma bonne cuisine. Où se trouve le village le plus proche que je puisse y faire mon office ? Je me vois mal prendre, ici, racine.
Bien dame papillon, je t’y emmène, répondit-il joyeusement.

Alors qu’à deux doigts il m’attrapait, je me dégageai pour le survoler de tout son haut.

Surveillez vos manières, garçon, personne jamais ne touche une fée ! répliquai-je.
Suis-nous alors ! dit-il les yeux en l’air, me souriant largement.

Il se détourna, je le suivis, alors, toutes ailes dehors. Arrivés aux buissons, les yeux de la forêt se transformèrent en lutins de toutes sortes, grands, gros, gras, ingrats, maigrelets, vêtus de velours, de lin, de cuir, de feutre, de feuilles, oreilles et chapeaux pointus, tantôt joufflus, fessus, dodus, ventrus. Aux travers des écorces, des ronces, des roches et de la mousse, nous nous mîmes en route vers le village.

La nuit avait sombré. Les premières habitations scintillaient au travers des ombres des feuillages. Nous arrivâmes dans le village à l’heure promise du festin. Pluck annonça ma venue à tout son peuple rassemblé autour de lui. Voletant au-dessus de son épaule, je saluai les villageois et leur témoignai ma joie de leur prodiguer ma science. Le gourmet des lutins, dit « Gourmin » se détacha des autres. Rondouillard, son embonpoint en tout point le gondolait. Il se mit à glousser, gêné, et prit timidement la parole. Il se souvint avoir eu vent de ma mission ; qu’un pigeon tapageur lui avait de son bec délivré un parchemin, et qu’il aurait dû le remettre aux siens, en mains… disons plutôt crasseuses que propres. Gourmin avait parcouru la note à l’ombre d’un chêne, mais le sommeil l’avait pris et la missive s’était envolée. Pluck l’admonesta, l’assemblée des lutins grommela des noms d’oiseaux à l’encontre de Gourmin, qui, confus, se mit en quête, de me faire visiter les cuisines du village. Malgré les houspilles à son égard, il semblait ravi de ma présence et soulagé de me confier ses marmites.

Je franchis les portes des cuisines. Les installations y étaient cossues ; les mets de la forêt remplissaient les tables ; les étagères regorgeaient d’herbes, d’épices, de champignons, de fruits, de légumes, de volailles, et bien d’autres trouvailles. Pourtant, je compris dans cet ordre désorganisé que tout ici sommeillait et était bien souvent mal exploité. Sans plus attendre, je fis de Gourmin mon commis et m’attelai avec son aide, à la confection de la première de mes recettes.


Bertille Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine

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