Balade poétique sur les ponts de Paris…

balade-bertilienne-carre3okEmprunter d’abord d’un pied beau, à l’aurore, le pont Mirabeau, où s’écoule la Seine, d’où découlèrent les Alcools vers d’or d’Apollinaire… Et faire, entre chien et loup, quelques entrechats grisés par les vents ascendants. S’écrier vers le ciel, au tout-venant, les vers Supervielle : « Ô Paris, ville ouverte ! ». Poursuivre son tracé tout tracé dans la ville offerte sur le fil de Théophile Gautier…

…Avoir dans sa ligne de mire, Eiffel. Admirer les atours de la tour, comme une prime demoiselle. La faire et la défaire de ses fers. Repenser alors à ses anthracites amours devenues si vite maudites. Arriver, ainsi, jusqu’au pavé bleu-gris du pont de Grenelle, clamer, ici, le Paris d’Alfred de Vigny. Saluer la Liberté d’Eluard et sa robe vert-de-gris avec égard. Prendre un bol d’air Baudelaire et faire un vœu pour la vie. Se rendre à l’allée des Cygnes sans plus attendre, s’élancer d’un souffle tendre, et délier sa voix et ses membres. Passer en coup de vent, sous le pont Rouelle de ritournelle en tarentelle. Poursuivre sur l’allée et esquisser, dans la toile du ciel, une aquarelle. S’arrêter aux pieds du pont de Bir-Hakeim, humer Paris et sa fumée empruntée de Musset. Puis délaisser l’ascenseur pour l’échafaud, préférer les escaliers plutôt. Arriver en haut, rester un temps sous le viaduc et ses colonnes noctiluques, errer pieds nus et pensées revêtues. Réciter à revers quelques vers verts de Prévert. Sortir de ses rêveries et survoler illico à vol d’oiseau, le pont d’Iéna, celui de l’Alma, des Invalides sous les dernières céphéides, et atterrir sur le pont Alexandre III, entre les Nymphes de la Seine et celles de Neva. Se recueillir l’haleine Verlaine une éternité devant la beauté pontifiée. Se diriger alors, vers le pont de la Concorde, là où tous les chemins concordent. Dépasser encore la passerelle Léopold Sédar Senghor et se faire à soi-même un pont d’or. Exécuter, alors, le saut de l’ange dans le fleuve de Nerval, s’immerger dans les flots Rimbaud, et continuer sans aval sa progression en terre de poissons. Poursuivre sa traversée de pont en piédestal à la nage, dépasser l’immémorial Royal, le surréel Carrousel, jusqu’à ressurgir des eaux par heureux hasard sur le pont des Arts. Au plus haut, sceller « Paris, mon Amour » en un secret cadenassé. Et reprendre sa déroute insolite jusqu’au solide pont-Neuf, s’arrimer d’amour Mallarmé, et d’une rime à l’autre désarmée, se rendre jusqu’au pont au Change qui fait le change, saluer la belle dame du pont Notre-Dame, faire la caracole sur le pont d’Arcole, prendre le beau parti du pont Saint-Louis, préférer encore celui de la Tournelle, et saluer celui Marie. Quitter la Cité en île et les ombres de Leconte de Lisle et arpenter le pont de Sully, avoir une pensée pour l’homme Prudhomme. Fredonner un air de Litz sur le pont d’Austerlitz, dépasser le pont Charles de Gaulle du passé, et sur celui de Bercy, arrêter votre marche. Ici, regarder droit dans les yeux de l’avenir radieux qui se présente heureux. Et dire Adieu.

Couper les ponts, enfin.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine.