Melchor, Roi Minotaure

Les cheveux charbon en boucles abondantes, les lèvres charnues et sèches, les grains sombres constellant sa peau d’ombre, les yeux corbeau aux lueurs étoilées, une corpulente prestance, des mesures de circonstance, voilà, là, comment le jeune roi des marais, dénommé Melchor, peintre d’infortune, au destin inhérent de Minotaure, apparut, si mâle, dans son décor pictural. Entre les murs de son atelier d’artiste, les figures et les corps que dépeignaient le jeune Maure, à chaque instant d’éclat ou d’éclipse, ne cessaient d’assembler les récurrences de leurs apparences affiliées, sur sa toile tirée. Depuis quelque temps, son fusain sanguin s’obstinait à l’esquisse d’une exquise beauté : les hanches pleines, la taille haute et bien marquée, les seins en compassion postés indécents en irruption, la peau pâle, sans aucune ride, tachée de cent éphélides, les cheveux, ondulant entre roux et blond, abondant jusqu’à son ventre fécond… L’animal dans l’artiste appréhendait, à l’abri de toute intrusion, tous les contours de ces chairs chéries avec un émoi égoïste, comme un pirate tracerait une carte aux trésors ou un roi de légende changerait le bois en or. Jamais Melchor n’avait créé pareil mystère, pareil supplice. Jamais il n’avait autant désiré croquer cette pomme damnée. Jamais Danaé n’avait été si réelle dans les eaux sanguinaires de son aquarelle.

Quelle Muse inconnue avait frappé Melchor de son sort ? Lui, qui n’avait d’yeux, jusqu’alors, pour ceux ombrageux des picadors. Lui, qui n’avait doigts que pour dépeindre les tableaux sanglants du grand cirque de la corrida. Lui, qui n’avait d’âme que pour le dam de ces funestes carnes. Lui, enfin, qui entrevoyait pour lui un tout autre destin en celui glorieux rouge et or des matadors. « La Suerte jusqu’à la Muerte », telle était, sur son art éclairé, sa devise avisée. Alors, en place de corrida, Melchor, mi-taureau mi-toréador, juché sur les gradins de pierre sous les arcades millénaires, noircissait des pages et des pages de sa mine de plomb, à mesure que les têtes cornées et les flancs décharnés, sur l’ellipse de la scène, se faisaient tour à tour transpercer en majesté, ou quand, tantôt, un toro del diablo éventrait à son tour les viscères viciés de leurs boucs émissaires. De ce grand théâtre de la mort, Melchor en vénérait les moindres décors. En grand aficionado, il s’y était rendu enfant auprès des hommes de son carcan catalan, et puis, plus grand, éloigné de sa patrie par la force des temps, le torista avait été séduit par les Arènes d’Arles qui l’avaient accueilli en un fils chéri. Ainsi, il y avait établi une vie de bohème, en sursis, entre peinture et poésie, où il vendait ses fresques ensanglantées au tout-venant, pour quelques francs, à la sortie des combats, jour de Fèria. Parfois ses Veaux d’or se vendaient à prix d’or. Parfois, pour quelques sous seulement, il cédait ses trésors.

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Un jour d’août culminant, après l’Abrivado ardent, Melchor s’avançait au devant de l’Obélisque s’érigeant en un membre de pierre pénienne sous les flots clairs d’une fontaine, lorsqu’une silhouette sortit des eaux bleues en un oracle obscène. Ses hanches amples, ses seins enclins à la jouissance, sa taille svelte, ses boucles cuivre, bronze et or, sa peau opale, son âme en quintessence, le jeune cœur de Melchor, mis à mort par cette intrusion céleste, s’arrêta net. La belle naïade, étincelant en une myriade d’éclats, réelle, s’avéra. Sa robe de coton blanc, trempée par l’ablution, s’accolait à son corps, maculée sur les flancs de quelques taches de sang. La jouvencelle lavait à grand élan les pans de son étoffe dans les flots de jouvence. Melchor demeura béat. La créature de son invention se trouvait, là, invoquée par son propre démon. Il lui sembla alors, que, jusqu’à la mort, telle Méduse, cette neuve Muse le priapisa. Jamais Melchor n’avait vu pareille illusion devenir inspiration. Alors que ses rêves éthérés l’enracinaient, l’apparition céruse s’était évaporée des eaux de la cité. Melchor la rechercha des heures durant. En vain. Il revint le lendemain et le surlendemain, toujours rien. Dépossédé de son sujet de désir, le peintre se remit à croquer sans cesse les traits virides de sa prime déesse. Sa figure iconique se déclina en mille peintures mythiques, à la mesure de son obsession extatique.

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Quand, un jour de sang, après la scène, près des portes de l’Arène, Melchor retrouva la carnation de sa damnation ensanglantée, à l’entrée du théâtre, une tête de toro tranchée entre les bras. Il reconnut les méandres de ses boucles ambre s’emmêlant dans le vent et sa teinte césure, de carmin, se maculant. Il s’avança de sa belle-d’un-jour et lui manda sans détour, s’il pouvait la croquer sur-le-champ. Surprise et amusée, la modèle inconnue lui répondit par l’affirmative de l’éclat écru de ses incisives. Léonor, arcane de l’Arène, trésor de coffre-fort, entra dans l’atelier du Maure comme dans son cœur affilié, avec une assurance suprême. Le roi Melchor avait trouvé sa reine. Alors qu’elle pénétrait ses murs, la créature aperçut l’étendue des peintures de sensible facture et reconnut sur chaque toile, son altière figure, ses chairs, son sang, chacun de ses recoins, exposés aux quatre coins. Un sourire royal s’afficha sur sa mâchoire animale. Il semblait dans ce curieux décor, qu’Ariane princesse mortelle avait trouvé bon port, et que le jeune Melchor, autour d’elle avait bâti son règne. Ainsi, sur le fil, elle quitta son habit de blanc et de sang, mit sa peau à nu et déposa la tête à cornes au côté de ses bras d’orne. Melchor s’éternisa un temps devant la nature vive qui s’offrait à lui, et ne demandait qu’à s’immortaliser sur sa toile virginale. L’artiste attisé dupliqua son icône ivoire et incarnat, d’un désir érigé. Tandis que les traits de son corps s’esquissaient, la langue de Léonor se délia.

Elle conta à l’être surréaliste en proie à ses coins cubistes, comment elle était parvenue au cœur de la corrida. Comment elle était devenue gardienne des carnes avant la gardiane. Comment elle était si bienvenue à la mort survenue. Melchor fut à la fois choqué et exalté par la sauvagerie de celle qu’il avait prise, au premier abord, pour une simple belle-de-nuit. Aussi, il lui avoua sa méprise. Alors Léonor, sans retenue, répliqua, en un éclat badin, que dans la légende, c’était bien les sirènes qui dévoraient les marins. « Moi, je ne suis ni picador ni torero, je m’en viens après la mise à mort du toro, après les pans bicolores du matador, mais un jour peut-être mon vœu d’entrer dans l’Arène sera exaucé », poursuivit, enfiévrée, la femme de Vitruve avant d’offrir en peinture sa vulve béante, en un Vésuve de sang. L’attitude abstruse de l’intruse bouleversa le jeune peintre forcé, à perpétuité, à la béatitude. Jamais beauté de la Nature n’avait été si dure à immortaliser.

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Après quelques séances de nu à croquer trait pour trait sans un souffle d’air frais les contours affirmés de Léonor et les carnes fumantes d’un nouvel Hilador, Melchor se sentait pris au piège de son inspiration, soumis au sortilège de sa passion, alors que son modèle se dévoilait, indicible, dans toutes les poses possibles, belle salicorne accolée aux cadavres à cornes. Plus le fauviste apprivoisait l’animalité de sa fauve alitée au côté de la bestialité, moins il ne savait dire laquelle de ces deux créatures était beauté ou monstruosité, ange ou diable, humaine ou animale. Sur ses toiles, les scènes de domination culminaient dans une totale déraison. Tantôt les abords de Léonor s’étouffaient sous le poids du bestiau bicorne, tantôt, son port se dressait autoritaire au centre d’une enceinte de pierre et mettait à mort, maestro matador, dix pauvres carnes à terre, tel Contador. Souvent les cheveux soufre et feu du joyau virginal s’emmêlaient dans les méandres des boyaux de toro conférant à la scène des allures infernales de dédales. Melchor, en plein délire hypnotique, se sentait jour après jour, plongé en une idylle labyrinthique. Et sitôt, dans les tragédies de ses décors, il ne sut plus où tracer son transport. Léonor demeurait un mystère pour le Maure.

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Plus les poses s’enfilaient sans espace, plus les cœurs des deux corps, mis à nu, se faisaient face. Melchor s’était épris de Léonor dès son apparition. Il semblait à présent que la jouvencelle avait pris d’amour ce mâle tombé du ciel. Respectant les vertus de la Nue, le peintre avait quelques craintes à déflorer son jardin imagé. Un an s’écoula avant que les deux amants ne s’unissent vice versa. Léonor, vierge céruse, chaste muse, avait invité, ce jour de sang, son prétendu prétendant dans les décors de pierre du théâtre aux matadors. Longtemps, l’artiste l’avait priée de le faire pénétrer dans les coulisses viciées du cirque carnassier. Ce jour-là, Melchor sentait que sa vie tout entière, au sein des carrières, allait basculer. Léonor lui avait donné rendez-vous devant l’entrée dérobée, non des artistes ou des artificiers mais des areneros, garants du ruedo. Aussi, Melchor embrasé à l’idée d’entrer dans l’antre des bestiaux, y alla d’un pas empressé. La chaleur torride s’abattant sur la région annonçait la saison des taurides. Melchor, plus Amphictyon qu’Amphitryon se rendit à l’amphithéâtre, dans les dédales d’Arles, via la place de l’Obélisque et ses eaux odalisques. Quand, aux portes de l’Arène, sa sirène apparut, du blanc de sa carnation et des souillures de son apparat entre grenat et incarnat. « Aujourd’hui, ce n’est pas toi qui me croques, c’est moi ! »

Sur cet instant baroque, la muse abusa de ses atours et fondit sur le corps de Melchor acculé par la vierge maculée, sanglé de désir, érigé d’appétence. Léonor dévoila son or, son étoffe de sang tomba en bouffées de cendres à ses pieds. Melchor, sous la grâce indécente de l’impertinence, prit alors le parti de sa concupiscence. Dès lors le Minotaure prit corps dans Melchor. Ses sens en proie au supplicié délice de Léonor, son essence sauvage fulmina au sein de l’édifice aux sacrifices. Il sembla qu’un pacte de sang avait été scellé entre les deux amants, sous l’impact de leur enchevêtrement. Ils se donnaient l’un à l’autre à cœur à corps, entre les chairs décharnées des toros accrochées aux crochets de cet abattoir proche du purgatoire. Léonor saigna un temps de l’antre de son entre-jambe, et macula la verge de Melchor d’un miel vermeil à mesure que sa verve d’un pieu pénien éventrait sa vertu en plein. Leurs hormones d’autochtones se marièrent aux arômes de mort de la défunte faune. Le Maure sentit que dans ses torrides ébats, sous le sort d’un merveilleux trépas, tout son corps ne s’avéra ni torero, ni toro de corrida, mais à mi-chemin entre ces deux bourreaux-là. Le Minotaure en lui fut Roi. Qu’en était-il du sort de Léonor ? Allait-elle, carnivore, comme à première vue, elle l’entrevoyait déjà, le dévorer tout cru ? Ce cœur cannibale lui serait-il fatal ?

Le lendemain, Melchor dans son atelier s’en revint, la figure brouillée comme transfigurée. Il se sentait tout entier envoûté par une étrange sorcellerie. Aussi, dans les rêveries de ses nuits, la cruauté de Léonor lui apparut d’or. Que n’avait-elle fait pour le soumettre à ce point à ses souhaits ? Il lui parut alors que son corps tout entier avait été réduit en pièces, puis éparpillé et rassemblé en vitesse, avant d’être abandonné au sort pourtant coutumier d’une solitude alliée. Léonor seule avait la clef de ce cadavre exquis qu’était devenu son être. Le chaos de leur neuve alliance noyait, dans les tréfonds, sa conscience. Il ne savait plus qui il était, ce qu’il tendait à être. Alors dans le néant de son âme, une flamme nouvelle l’entraîna sur la toile. Melchor dépeignit à l’aveugle sa fiévreuse ferveur et un tout nouveau voile se leva sur son œuvre. Il ne s’agissait plus de dessiner les cadavres taurins éventrés, ni les cornes spoliées, ni la peau scalpée, ni le cuir ciré ensanglanté, il s’agissait à présent d’un bouleversement des rôles, en un drôle d’autoportrait. Mutilant les contours de son humanité, Melchor donna corps au puissant Minotaure qui l’assiégeait sur son trône doré. Sa figure, au propre comme au figuré, s’effaçait sous une tête taurine burinée, bicorne et biscornue, étoffant au fusain son hâle mat et mâle en un crin dru. Assistant impuissant à la mutinerie de son humanité et au ressort de sa condition innée, l’artiste Picador se laissa, par son art inspiré, enchaîner.

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Plus son portrait prenait place, hypnotique, devant ses otiques, plus Melchor sentait que sa propre identité, en réalité, s’altérait. Depuis leurs ébats en place de corrida, Léonor n’avait donné aucun signe de vie ou de mort. Melchor aux prises des crises de son existence avait pour un temps omise, de ses pensées, sa promise. Chaque nouveau jour safrané, l’homme satané cédait le pas à l’animal incarné. Le tableau de sa vie se dépeignait par touches de noir, de pourpre et de gris. Lorsque enfin il acheva son œuvre, baptisant son chef-d’œuvre de la nouvelle trame de son drame. « Melchor, Roi Minotaure » s’inscrivit au bas de sa toile finie.

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Une nouvelle lune s’annonça dans le sang d’encre d’un ciel sans runes, et la transformation du Minotaure s’opéra. Deux sabots chaussèrent les pieds beaux de l’homme d’un bois d’orme, un cou de monstre prit place en épithète de sa tête, si tôt se décochèrent, en une douleur aigüe, des cornes de monstre biscornues, puis un cuir noir et velu parcourut sa face disparue. Seules les ombres étoilées de son regard demeurèrent  inchangées sous sa toison noire de jais, dernières traces vivaces de son âme étiolée. Cette nuit-là, avant que l’aube claire ne lève le voile sur sa mauvaise étoile, Melchor, devenu Minotaure, se rua vers les arcades de l’Arène, mander la compassion d’Ariane, son arcane. Arles accueillit son digne fils dans les clameurs taurines de ses râles. Le bois de ses sabots saccadait sa douloureuse progression. La cité, la nuit laissée en cécité, était désertée. Melchor traça son sillon dans les dédales des rues, traversant la place de l’Obélisque jusqu’à rejoindre les portes de son supplice. Rendu aux pierres de l’Arène, presque à l’aveugle, Melchor se soumit, genoux en terre, en une salve d’incessants meuglements. Sur le seuil, Léonor apparut de l’or d’une nouvelle tenue, telle une déesse de temple, en trompe-l’œil, survenue. Un temps, Melchor eut peur d’effrayer, par horreur, le cœur de celle qui l’avait enchaîné à son animalité. Mais il n’en fut rien. Léonor, sans stupeur, l’accueillit d’un sourire ravageur.

L’artiste dans l’animal comprit alors le secret de son mal. Il ne put s’empêcher de clamer sa douleur au visage vicié de sa vestale. « Qu’as-tu fait de moi, inconnue ? » Alors, Léonor invita la créature à pénétrer à nouveau ses murs. La bouche cousue sur un fil tendu, la beauté prit le monstre en traître. Le désir dominant, le silence régnait en maître. Une nouvelle fois Léonor ordonna à Melchor une œuvre de chair d’un tout autre tableau. Aussi les deux bourreaux s’accouplèrent entre les pierres et la chaux, sous l’échafaud des carnes défuntes de toros. Encore, leurs exhalaisons de passion se mêlèrent à l’éther soufré des futures salaisons. Dans cet instant entre miel et fiel, une rage inhabituelle ponctua les ébats intenses de leurs danses charnelles. Melchor se soumit de plaisir, aux désirs impérieux de sa maîtresse passée maître en l’art strict de l’amour sadique. Le Minotauromasochiste se laissa enchaîner aux fers des Enfers de sa dulcinée, à Lucifer, affiliée. Après quelques éclats battants, il fut mis au fer, sous terre, à l’abri des regards de l’Arène, dernière les barreaux de son angélique bourreau. Léonor disparut, encore, du décor de Melchor pour un temps suspendu.

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Quelques jours d’amour en cage passèrent sans que le jeune Melchor ne se rendit compte que, sous le cuir d’un toro de chimère, se mourait son corps primaire. Son humanité le quitta, avant que ne s’éteignit sa voix, lorsqu’il perdit la teneur de ses mains sous le bois d’orme taurin. Sabotage suprême que de perdre l’instrument de son art et, par là même, l’imagerie de ses esprits ! Dans une sauvagerie extrême, l’Añojo beugla sa peine jusqu’à percer les pierres de sa stèle. Melchor, cœur de Minotaure, avait disparu, discord, sous un corps noble et corpulent, dans la peau d’un toro de trapío, combattant de caste. Plus rien d’humain ne lui restait. En somme, c’était tout comme s’il n’avait jamais existé en tant qu’homme. Lorsque Léonor réapparut à l’horizon de sa prison, ce fut sous la forme funeste d’un toréador, en habit de lumières et d’or. Des pans ornés rouges et dorés, une chaquetilla et ses épaulettes rehaussant son squelette, une noire montera vissée sur sa rousse coleta, une cape de serge rouge sang enrôlant toute envolée lyrique, le feu de ses yeux électriques, telle réapparut, au regard défunt de l’artiste, la cruelle créature créatrice de son supplice. Léonor, plus matador que picador, ouvrit les portes des Enfers et détacha Melchor de ses fers avant de l’entraîner de mal gré sur la piste étoilée. L’âme minotaure, dans les méandres de pierre, se laissa guider jusqu’à sa mise à mort annoncée.

Lorsque les deux combattants, anciens amants, se confrontèrent au centre de la scène, une nuit pleine, auréolée du règne taciturne de la lune opaline, les éclairait sans ouïe d’un bruit. Un bleu roi encrait chaque parcelle de pierre de la sphère. Le décor olympique s’esquissait onirique. Quelques taurides dans les cieux sombres filèrent. « Tu m’as convoquée, Melchor. Je suis chargée de ta mise à mort » dit la langue embrasée de Léonor en un diabolique desplante, avant de lancer son assaut sur le corps du toro supplanté, révélant ainsi d’or, son pundonor. Le combat débuta au troisième tercio par la faena. De farols en nobles cabrioles, de vuelta de campana en cambiada, les passes en série s’enchaînèrent au cours de la lidia, dans l’espace désert, sans déjouer la suerte du torero. Léonor toréait, diestro, dominant le genio du suave toro. Quelques instants de sang passèrent. Alors Melchor, dans un dernier coup du sort, comprit que l’accomplissement de son œuvre résidait dans cet acte souverain. Le Minotaure chercha le cœur de Léonor derrière son leurre. En vain « Ainsi, en ce funeste dessin, je meurs à dessein. ». À l’approche de la cape de la mort, le toro cessa toute embestida et embrassa, sans disgrâce, son destin. L’ultime estocade al volapié dans le sacre de sa croix mit un point final à sa sentence fatale. Le verdugo se planta, maestro, dans son crâne, en un infernal descabello. Enfin, Melchor tira sa révérence.

Ramené sans arrastre à l’étal de la vestale, le toro fut éventré, étripé, décapité, puis ses chairs furent accrochées aux esses de la déesse. Avant que l’aube ne se fût délavée de son bain de sang d’encre et d’or, Léonor charia la tête à cornes de Melchor, jusqu’à la fontaine de l’Obélisque et se lava du sang du toro dans les eaux odalisques. Ainsi, la mort en manœuvre sur ce dernier tableau, s’acheva l’épreuve du toro en un sanglant chef-d’œuvre.


Bertille Delporte-Fontaine

 

 

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