Barbara, DANS LA PEAU

J’ai quitté Batignolles, ce matin-là, j’ai laissé mes années d’errance, mes années folles, pour Rémusat, je m’y sens chez moi. À deux pas de la Seine, une nouvelle île aux mimosas me hèle, et l’Allée des Cygnes m’accueille à grandes ailes, sous le signe et le seuil de la Liberté en stèle… Oui, je m’y plais, j’ai trouvé ma maison, je crois, sans fausses notes, anicroches ni croche-pattes qui dénotent.

Voilà, que Barbara a posé ses bagages. Barbara a retrouvé son rivage, et s’apprête le temps d’une valse à deux temps, à dire « Adieu » à ces voyages incessants… La maladie en moi régresse… Mille chants encore me surprennent en liesse… Est-ce que l’on décide un jour de chanter, ou n’est-ce pas plutôt une longue et très belle maladie que l’on porte en soi sans parvenir jamais à en guérir tout à fait ? Quoi qu’il en soit, je dois me poser, et me reposer un peu, dans ce nid douillet perché au-dessus des cygnes… Y écrirai-je ? pour mémoire, mes mémoires ? Ou, un soir de belle guigne, mon chant du Cygne ? Est-ce un signe ? Ai-je déjà signé, dans cette nouvelle vie en partance, mon arrêt de mort en instance ? Dois-je, dans cet heureux décor, allonger, alors, mon corps oblong de longue dame brune, dans les brumes de mon piano noir, accord à corps sans désaccord, car rien ni personne ne résiste à mon piano, pas même moi ? Vais-je devoir alors me faire de bois et déposer les armes de ma plume, aux larmes d’une aurore posthume ?

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Trouver les clefs de « son petit chez soi » est comme trouver les clous de son cercueil, en soi. Ma foi, chacun sait ça… chacun sait, mais se fiche de tout cela ! Il faut se ranger, n’est-ce pas ? Comme un embarrassant objet. Demeurer à demeure désormais, comme une femme au foyer (grand dieu, je ne serai jamais femme au foyer, la femme-foyer que je suis s’auto-suffit). Faire tapisserie ou partie des meubles, chez les bonnes gens, c’est bien arrangeant, et bien commode, ça meuble… Mais, je me fiche des codes, ou de là où va la mode. Je dégrafe les cols blancs des consciences, je me fous des apparences, des ouï-dire et du qu’en-dira-t-on, à quoi bon être de bon ton, sous son toit, sans être soi ? Pourquoi chercher à tout prix un abri, partir en maître des lieux ou battre, en retraite, son jeu… Quitte à demander asile, autant préférer l’exil, non ? Ladite maison n’est-elle qu’une maudite notion ? Était-elle un lieu d’écueil à perpétuité ou de recueil à éternité ? Voilà que, je me recueille de faux espoirs en vrais désespoirs, tandis que je suis en tournée en Italie, et que, sous mon soleil noir, je ne dors que d’un œil… Ici, le temps, au cœur de la nuit, est à la pluie (maudite nuit, maudites insomnies) alors qu’à Paris, le temps est au deuil. Il était bien question de mort, à Rémusat, dire que je m’en amusais, pas si tard que cela… Ce n’était pas pour moi que sonnait le glas, mais hélas, pour vous, ma mère. Voilà que je m’en retourne, comme tenue en laisse, sans allégresse, à mon adresse parisienne, qui est déjà de l’histoire ancienne. Ma maison n’a jamais était mienne, c’était votre dernière demeure, comme vous fûtes ma première, lors de ma prime heure. Voilà que depuis, à grand-peine, entre vos quatre murs je me meurs et malgré moi m’emmure. Depuis ma conception, jusqu’à ce jour où résonne ma passion, je suis prisonnière de votre armure… Je m’en libère, à présent. Jamais je ne reviendrai au temps caché des souvenirs, je vous le promets, mon bel avenir. Dans cette nouvelle absence, elle dort à jamais, mon enfance. Adieu, ma très chérie. Adieu, ma mère. Adieu, mon unique demeure, à des lieues de la Grange-au-loup, bâtie en un leurre de pierre et de cendres aux yeux que l’on souffle, à genoux.

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Jamais, tu n’auras de chez toi, Barbara. Ne t’en fais pas. Tu as trouvé depuis longtemps déjà refuge sous ta plume démiurge. Qu’importe, les murs, les toits, et les portes. La liberté prend le pas dans la rue, le « La » à haute voix, jamais tue, et sa source à l’eau de la fontaine survenue, et enfin, de plus belle, s’enchaîne sur la scène, mise à nue.

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Voilà qu’encore, je quitte ce repos imparti, voilà qu’à nouveau mon âme vagabonde d’une rive à l’autre, sous les feuilles qui, du crissant de novembre, abondent, de croissant en décroissant. Je ressors de l’ombre, je ne me rends pas compte que je m’en vais, je sors sous la pluie, pudibonde, (pleut-il toujours sur Nantes ? Nantes, Nantes, encore tu me hantes) voilà que je me dévergonde en blonde, je dévale et détale des triangles de mes talons en proie à la pénombre qui me talonne de près… Qui est cette femme qui marche dans les rues ? Méfie-toi, Barbara. Enfin ! La mort s’en va au loin, je crois, je croise les doigts, mais je crois qu’elle me toise encore, je la devance ou la distance, je n’en sais rien, j’y mets entrave tout du moins. Je poursuis mon chemin. J’arpente, sous mon plus bel angle, les ponts et ses pentes, ici, à Paris, je me sens plus que sous-jacente, l’absente en moi a pris la tangente, je me sens belle et bien présente. Je revis en plein.

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Me voilà de retour en ce monde, en souris, gueule de nuit, jamais en femme du monde. Je suis une dame qui vogue dans ses rondes d’âme vagabonde. Depuis mon enfance, je suis cette ombre vagante, qui ne cesse de bouger, cette femme qui chante, et qui marche, toujours en marche, une chanteuse de minuit vers des lendemains qui enchantent et si tôt déchantent à la nuit. Je rencontre des autres, des différences. Jamais je ne pose une aile, je me laisse aller à la dérive, je vole d’une voix sans haleine libérée de tout coffre, et je m’offre aux plus (ou moins) offrants. Toujours, à tire d’ailes, se poursuivent mes grandes tournées, de Paris, à Göttingen, de Marienbad à Vienne, comme autant d’envolées lyriques, je perds pied, onirique, et donne le « La », à mille pieds sur Terre comme un rossignol enrôlé à ses douces paroles, sans branchage, comme un aigle noir qui sillonne, sans âge, les ténèbres de mes théâtres, et fredonne les chansons de l’automne, comme un corbeau morne du haut de son perchoir qui joue à pigeon vole et trouve, dans son intime piano, instrument-amant de mon tourment, fait au bois de Saint-Amand, une cage aux espoirs d’amour close en désespoirs de cause, comme une femme de plume s’envole en clef de sol d’une petite cantate à l’autre, jusqu’à se livrer totalement, indécente, et disparaître dans le costume du silence d’une chanson pour une absente.

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Ici-bas, je suis et demeure Barbara. Avec le vent, trop souvent, je m’en suis allée, au devant et au-delà. Je suis partie trop tôt, j’ai eu peur, j’en ai peur. J’ai été fauchée, enfant, avant l’heure de fleur. Alors, je me suis enfuie de ma carapace, j’ai laissé aux rapaces ma carcasse le temps d’une sombre valse. J’ai brûlé les bois du Cerf de ma naissance, pour les planches de la scène ou résonne déjà le glas glorieux des cieux de ma crucifixion. Ainsi, morte à l’âge tendre, moi, enfant laboureur muselé, d’un cœur cendre, j’ai écumé l’Écluse sans attendre, du Théâtre des Capucines, où Mélusine, enchantée, a incarné mes traits ; j’ai chanté, chanté jusqu’au Châtelet où Méduse a infusé en moi le pouvoir de ses attraits, et suis devenue, de ce fait, bon gré mal gré, cette femme de musée, cette âme usée, cette muse abstruse qui, intruse, s’invite sans excuses, dans la fosse aux lions, et jette, en une louve bienvenue, son dévolu vers les yeux qui disent « oui », à l’assaut de mes feux, qui, eux, victorieux, jamais ne disent « non ». Moi, pantin de mon destin, j’ai animé sans badiner, Bobino des foudres de mes mots, de fil en bobine, j’ai arrêté pour un temps, mon tour de chant, sans cran d’arrêt, à l’Olympia, puis réanimé le grand Pantin tout entier… Jusqu’aux portes dudit paradis, j’ai fait du porte à porte, et me suis colportée jusqu’à l’orée de vos ouïes, j’ai transporté les cœurs les plus rétifs dans les récifs de mes récits-récitals chantants. J’aime surprendre, quand ça me chante, les âmes qui me portent depuis toujours en désamour, le désamour m’enchante, presque autant que l’Anamour m’attriste. Parfois, à mon contact, ces amis d’inimitié se surprennent à m’aimer un peu… souvent, sous mon impact, ils se cachent à eux-mêmes vouloir m’aimer à jamais. Aussi, ces inconstants enfants me conservent, un instant, en mère de sang, en leur sein ardent… Oui, ils me gardent, par mégarde d’amour, sur leur garde, en gage d’amour, l’amour en cage… Oui, ils me gardent rien que pour eux. J’aime bien. J’aime mieux. J’aime et d’avantage. Je deviens alors le grand secret de leur joli jardin, où je fleuris, en fleur sacrilège, de tout mon florilège… N’y voyez nullement Narcisse, ou la Rose encensée qui, si vite, se fane, non, j’incarne la Pensée sauvage, je suis un passeur de feu, un feu de passage. Peu importe Barbara, c’est la porte d’amour que j’apporte, qui me survivra. J’embrase les âmes, les cœurs et les corps des hommes et des femmes, de tous lieux, de tous bords. Dans mes transports, à chaque scène, j’amène la passion, sauvage, entre déraison et rage, à bon port. J’ai à cœur cette mission de femme porteuse de flambeau, phénix-fardeau. Chaque soir, mon martyr heureux brille comme un ostensoir, et entraîne un millier de baptêmes brasiers d’espoir. Je l’avoue, ma plus belle histoire d’amour, c’est eux et c’est vous, ô, oui, je vous remercie de vous (ce fut, un soir, en septembre… vous étiez venus m’attendre. Ici même, vous en souvenez-vous ?) J’ai pris cette Lily Passion en obsession, d’ailleurs, Lily, c’est ma voix et ce n’est pas ma voix, c’est la musique de mon âme. Les soirs de représentation, mon cœur en bandoulière se tord bandonéon, ma voix déjà de l’au-delà crie et vomit les morts que l’on a planté en moi, mon son prend tout son sens en silence, et perd éternellement son souffle le temps d’un « La ». Alors, vibre en moi le timbre ténébreux de l’immortel trépas… Mon chef échevelé renferme les clefs de mon grand œuvre, parfois me tenant à l’écart du poison de ses couleuvres, car oui, je suis esclave, à l’aveugle, de ses grandes manœuvres. Parfois une âme poète s’insuffle dans ma tête, il me semble même que Piaf, elle-même, d’outre-tombe, m’entête, et me met martèle en tête. Je me fie, il est vrai, sans filets, au doux serpent de mon instinct. Les mots se remettent à écrire tous seuls. Mes pas les suivent dans leurs dédales, je me laisse voguer, divaguer et dériver, dans ce sillon de satin, perlimpinpin, de ville en ville, de passion en déraison, et je rengaine, je rengaine, d’une ode en aubade, et j’entraîne le tout-venant sur mon passage errant. Voilà encore, que je me traîne, de scène en scène, d’une planche à l’autre, sur les braises de la rampe, j’enchaîne à l’avant-scène, d’une flamme scintillante à vacillante, mes doux baisers de vampe, ni belle ni bonne, je n’aime personne, mais je m’adonne à cœur joie, à chanter au théâtre des Hommes, de mes hommes au regard fier, à donner de ma voix, et tout répertoire pour mémoire à qui voudra, à bons entendeurs de cœur, sur mon fauteuil-recueil à bascule, je m’en balance, sur la scène de ma Renaissance jusqu’à celle de ma nouvelle mort, celle de Mogador… Un ciel ouvert sur crépuscule, je vagabonde, à livre ouvert, d’une Monique minuscule, à cette Barbara en majuscule, dans les méandres de ma solitude, renifleuse des amours mortes, sans Minotaure à ma porte (dis quand reviendras-tu ? Toi, mon Minotaure qui m’a jeté un regard, comme l’on jette un sort ? Toi, que j’ose attendre du bout des lèvres, et entendre du bout du cœur, toi, et ta main nue qui se pose, sur mon émoi ? Où que tu sois je serai cachée à l’ombre de toi), alors, je vais, je viens, je vire, je tourne, je me traîne, jusqu’à l’aube de ma tombe en traîne d’ombres… « Merci », dit-elle dans la peau de Barbara, la bleue, la belle, et « chapeau bas ». Ultime révérence en un intime point virgule… Je dis « virgule » et non, « final », car si, en vie, du temps des Lilas jusqu’à celui triste de Rémusat, j’étais déjà partie (partir pour partir, je ne pouvais pas attendre) oui, j’étais traversée d’un mal qui venait de loin sans prévenir, et qui m’a dévasté, mais je n’ai pas voulu mourir, j’ai voulu dormir, aujourd’hui, bien que belle et bien morte de joie, de joie de vivre cette fois (je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin), toujours sans bagages, j’ai retrouvé le rivage, et je suis toujours là, partie chantante de ce voyage.

Je dis « Adieu » à l’adieu. Et simplement, à m’en croire, il faut dire « Au revoir ».

Barbara.»


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine