Will Hunting, DANS LA PEAU

Je m’appelle Will. Will Hunting, décodez SVP : « volonté de chasser ». Ma vie, en abécédaire, la voici : « Baston, Baseball, et Bière ». Ce sont mes trois plans « B » sur la comète-terre, sans carrière, je les suis à la lettre, et j’en suis fier. Mon bastion est Boston Sud. Je me suis fait tout seul. Je trace ma route sans regarder en arrière. Je me fiche d’où je suis né, ou ce qu’il s’est passé par le passé (mon passé, je l’ai passé sous X). Je suis juste un fils de rien, et ça me va bien. Je peux réinventer mon identité à loisir, et recréer à la demande  n’importe quel souvenir. Je vis le présent sans penser à hier ou à demain. Je dévore, à grands livres, toute l’essence des sciences exactes. Je suis mes propres diktats, je n’aime pas qu’on me fasse la dictée, je suis un autodidacte. Shakespeare, Nietzsche, Frost, O’Connor, Kant, Pope, Locke vont de pair avec mon être et avoir, et constituent mes pairs. Envers eux, je n’ai à rendre aucun compte ni devoir. Ironie du sort, je travaille comme balayeur au Massachusetts Institute of Technology, une université spécialisée dans les sciences et la technologie, et je m’éclate à résoudre en douce sur le pouce les théorèmes sur le tableau, pour moi, c’est comme Disneyland pour le quidam, un vrai parc à thème.

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Ne m’appelez surtout pas Willy (je suis très susceptible), ça me rappelle l’un des navets les plus pourris de ces dix dernières années « Sauvez Willy »… Et puis, on m’a suffisamment charrié avec ce sobriquet stupide… Comme j’étais l’orphelin de service, tous les gros malins de sévices se croyaient très futés en me chambrant sans arrêt. Ils pensaient qu’il fallait me libérer de mon destin : « Free-Willy ! » qu’ils disaient … Là où ils n’avaient pas tort, ceci dit, c’est que, Willy ladite orque est soupçonnée d’être dotée d’une intelligence supérieure à l’humain (comme le dauphin, l’orque devrait être définie comme une « personne non-humaine » et non, un animal en personne). L’orque, au cerveau hors-norme, un surhomme ? Hum… Premier point commun entre Willy et Will. Mon Q.I plafonne le niveau « génie ». Ce que j’appelle mon « Q.G ». Et comme ce brave épaulard, il faut bien reconnaître, Will, que tu as, sur les épaules, une bien trop grosse tête. Deuxième point commun avec le cétacée qui potasse le potentiel océan à chaque instant, Willy « The orc King » chasse en banc, à l’instar de Will Hunting, qui bien que solitaire, comme le(faussement)dit mammifère, chasse en bande avec ses potes : Chuckie, Morgan et Billy. Dernier point qui me laisse rêveur : suis-je comme ce gros marin placentaire de vingt mille lieues sous les mers, un superprédateur à l’intelligence supérieure ? Suis-je un asocial surhumain (ou « suranimal ») de sang froid ? Si oui, quelles sont les proies de mes yeux en compas ? Je préfère stopper net ce débat, sinon je sens que je vais digresser en (dis)grâce… Revenons au cœur de mon sujet qui fera date et étude (examen de mon être, que pour l’heure, j’élude, je préfère balayer devant la porte de mon destin : celle d’un prof mathématicien…) Contrairement aux autres cervelles de scientistes modèles à Pi, je suis un épi rebelle et je me fous d’être la prochaine tête à prix Nobel. Mon intelligence n’est pas un service public. Je ne suis pas comme Spider-Man, je me fiche que mon pouvoir implique de grandes responsabilités. Je suis un insoumis aux lois de l’attraction, et celles de la Jungle dont je suis le Roi lion. Je défie aussi la gravité de ma vie. Pour être clair : je t’emmerde Archimède ! Quant à toi Diderot, je ne suis pas le joujou de ta fatalité (la valeur absolue du héros en moi est égale à zéro). Et toi, Descartes, je te préviens, je vais rebalancer mes cartes, sans fausse donne et sans l’ombre du doute de Newton ! Alors, prends garde, Poincaré, je vais me carapater loin de tes prisons d’abscisses et d’ordonnées, et mettre enfin un point final à ce chaos total ! Je veux partir comme un voleur de l’arbre des valeurs et me la couler à l’aise, je veux sortir de l’étuve de Vinci et son Homme de Vitruve ! Je veux rejoindre les archanges de Michel-Ange sans rien d’autre en échange, vivre à la belle étoile de Galilée sans jamais avoir à l’égaler, que ça te plaise ou non, ça m’est égal, Blaise Pascal !

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Depuis toujours, tout le monde me voit comme le Martien du coin. L’extra-terrestre perdu dans son cosmos débarqué de n’importe où et de nulle part. Un gars un peu à part dont l’esprit taciturne satellite de la Lune à Saturne. Les plus bêtes pensent souvent que je suis comme eux voire pire qu’eux, dans la peau d’un Dumb ou Dumber (pour moi, passer pour un con : c’est la planque à con, je suis une sorte d’infiltré de la débilité). Les plus futés me prêtent des faux airs d’un Forrest Gump, en reste de sympathie (mon capital s’est échoué comme une baleine dans l’océan de ma misanthropie), ou d’un Rain Man antipathique « Superman superbrain » prêt à faire la pluie et le beau temps sur l’arithmétique en un battement… Je suis juste un prodigieux rebelle qui rêve d’échappée belle et veut se faire la belle. Je suis un Mozart banlieusard qui ne laisse rien au Hasard pris au piège de sa partition natale qui lui sera fatale. Je conchie Einstein et sa calvitie, due aux problèmes irrésolus de sa capilarité, empêtré dans ses proportionnelles probabilités. Je suis, avant tout, un être de liberté. « La liberté (dixit la Constitution) est le droit de l’âme à respirer ; si elle ne le peut, alors, les lois sont trop étroites. Sans liberté, l’homme est une syncope. ». Je n’ai pas d’attaches et mon cervelet ne va pas se tuer à la tâche pour le peu d’humanité qu’il nous reste à vivre. Je veux m’échapper du lagon des problématiques, réchapper du jargon mathématique et me laisser happer par l’énigmatique. Je veux une vie remplie d’aléatoires, à cent échappatoires, grimper à  l’arbre des facteurs, tirer les flèches des vecteurs, sortir mon cœur du rythme des algorithmes, délier mes poings du ruban de Möbius, et jeter, à la mer, la Bouteille de Klein à laquelle, jusqu’à la lie, je suis enclin, et parcourir enfin, les ensembles infinis… Je suis né la tête au carré. Je veux mettre K.O ma théorie du chaos et me livrer librement à l’étude du rond du monde, jusqu’au triangle des Bermudes. Je veux vivre en dépit de Pi imparti et me départir de Pythagore et de son théorème, encore. Je veux me libérer enfin des barreaux matérialistes de mon cerveau, dégriser ma matière grise, recolorer mes pensées, franchir l’arc-en-ciel de mon être et partir à l’inconnu. Mais, j’ai frappé un policier en pleine tête dans la rue, et ma grosse tête risque plus que la garde à vue…En prison, j’aurais de quoi dégriser ma matière grise.

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Je peux remercier le Pr Lambeau (le gardien de ma nouvelle « prison »), d’avoir endormi le juge avec ses théories sur ma personne, et mon profil de surdoué devenu subitement d’utilité publique. Me voilà, un pré-personnage historique, un génie prisonnier de sa lampe, prêt à exaucer les souhaits mathématiques du tout-venant scientifique, bon à enrôler le service étatique de l’université d’Amérique. Grâce au gentil Pr Lambeau, exit le ronron de la zonzon, je viens d’échapper aux barreaux, et ma vie n’est pas encore partie en lambeaux. Après une série de psy/chologues-chiatres (psychopathes en série, si vous voulez mon avis) avec le Dr Maguire, j’aurais pu tomber sur pire…  C’est le dernier thérapeute du cercle très fermé des preneur-de-têtes (bientôt disparus en pleine tempête). Comment me défaire à présent de ce guet-apens ? Ma grosse tête de nerd a été mise à prix, on dirait ! J’ordonne sur-le-champ magnétique, sa mise à pied ! « Wanted Will Hunting ! ». L’Oncle Sam t’a réclamé, il t’a rapatrié ! « I want you, Will Hunting ! » Tu n’as plus le droit de garder le silence sur ta science ! Tout ce que tu diras pourra être retenu en leçon pour les générations à venir et ce, contre toi ! Voilà, Will, la fatalité t’a rattrapé : ton cerveau vient d’être mis à contribution  jusqu’à mourir par équation (mon DC par cervelet en implosion n’est pas une simple probabilité, CQFD). Tu viens de te ranger sur les bancs de l’université, tu peux dire « bye bye » à ta vie de simplet tant recherchée et devenir le cobaye de la Recherche à jamais !

Dr Maguire a raison, je ne suis qu’un môme suffisant qui crève de trouille. Mon libre arbitre est un livre ouvert, sans titre. Mon génie est à découvert. L’expérimentation de l’existence est une équation à grande inconnue. Je ne connais rien d’autre que la vie en captivité dans mon cervelet, Boston Sud et mes potes gentiment écervelés… Mon mécanisme de défense est devenu une prison en prisme fortifiée avec mention « défense de sortir ou d’entrée ». Skylar a frappé aux portes de mes sensations, sans crier gare. Good Will Hunting… Où est donc passée ta volonté de chasser ? « Free-Will ! » qu’ils disaient ! Ils avaient bien raison, ces cons.

Librement inspiré du personnage Will Hunting de Gus Van Sant dans Good Will Hunting.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine