Mona, DANS LA PEAU

Je travaille à l’aurore, gare du Nord, tous les jours de la semaine. Je me démène, c’est le fruit de ma peine. Je travaille sans relâche dès que les murs me relâchent. Je vis ma vie en semi-liberté entre deux trains, c’est mon train-train. Je ne me plains pas. C’est tout ce qui me tient. C’est tout ce qui me retient. Je prends l’air. Je voudrais prendre le large. Je ronge mon frein. Je ne me pose plus trop de questions. Je vis la vie comme elle vient. Au jour le jour. Je ne pense pas à la nuit. La nuit, je m’enfouis entre mes murs, je m’enfuis dans mon futur sans rêve, oui, j’ai fait une trêve sur mes rêves. Je ne me fais pas d’idées sur mon avenir. Je n’ai pas de désir particulier. Je n’ai pas d’attentes déraisonnées. Je sais d’où je viens, je saurai où je vais. Ça me va bien. Je me contenterai de ce que j’aurai, ma liberté. Je laisse les caprices à Marianne.

 

*

Je n’arrive plus à me défaire de ce drôle de type, Clément… Il n’est pas méchant. Il est juste un peu collant. S’il savait qui je suis, il ne ferait pas le pied de grue pour me parler à la vitrine sans arrêt. Il ne ferait pas des pieds et des mains pour avoir ma main, pour me voler un baiser… Quel drôle de type quand même. Il fait un peu chien égaré. Quand je croise le rond de ses yeux, j’ai envie d’éclater de rire et de sanglot, à la fois. Il s’est entiché de moi comme une poupée fétiche. Et moi, je ne sais pas… Avec lui je peux me laisser aller… Moi aussi, je suis un chien égaré. Il ne sait pas qui il est. Il ne sait pas qui je suis. C’est très bien ainsi. Je lui ai dit : « Il n’y a pas de « si » entre nous ». Mais il s’entête. Je crois que je lui fais perdre la tête. Il m’a offert un oiseau en cage, j’ai failli pleurer… Je ne suis pas amoureuse de lui, je ne peux pas tomber amoureuse. Je l’ai quitté, je n’ai pas pu rester… S’il savait que c’est moi, l’oiseau en cage ! Je lui ai dit que j’étais allergique aux moineaux… Mais Mona, tu es pathétique, c’est aux cages que tu es allergique.

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Abel, ambassadeur de cœur, a joué l’entremetteur pour son ami, Clément. « Vous n’aimez pas les oiseaux ? » Qu’il m’a dit de haut ! « Vous n’êtes pas libre ?! » Qu’il poursuit tout de go ! « Si si ! Je suis très libre ! » (je voulais hurler de toutes mes forces, JE SUIS LIBRE, comme je le crie en silence toutes les nuits du fond de ma cage à Mona). Après quoi, les deux amis m’attendaient sur le quai de la gare, et m’ont prise illico en otage ! Voilà que je passe en bel oiseau de paradis d’une cage à l’autre… Quand Abel m’a sortie du train, j’étais en rage ! J’ai cru que j’allais l’étriper sur place !  J’étais écartelée entre deux réalités, comme si, toute ma colonne vertébrale avait violemment changé d’axe… La balance de mon monde s’est écroulée sur moi. D’un coup, comme ça. Mon train-train quotidien s’apprête à changer d’allure vers un nouveau futur. Abel a raison, jusqu’ici, elle ne fait pas rêver ma vie.

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Clément a voulu attenter à ses jours pour moi, il s’est taillé les veines à cause de moi. Voilà, c’est encore, moi, la coupable. C’est encore de ma faute. J’ai eu vraiment peur. Depuis qu’il est à l’hôpital, Abel se rapproche dangereusement de moi. On s’est retrouvés dans un bar, seuls, tous les deux. J’ai eu très envie de danser, et c’est toujours mauvais signe… J’ai eu très chaud, comme si, un grand feu m’avait embrasée toute entière, je me suis mise à danser comme une folle, comme si, l’oiseau en cage en moi prenait enfin son envol. Abel est resté, là, à faire la seule gueule qu’il sait faire, celle qui se situe juste entre l’amour et la guerre. Il a une belle gueule, Abel, entre le faucon (quand il joue au con) ou le fauve (quand, l’air de rien, il vous sauve). Dans sa gueule de Babel, qu’il l’ouvre ou la ferme, ses pensées sont sensées, sensuelles et assassines, à chaque fois qu’il pose un regard ou appose un mot sur moi, ça me fait sursauter, je crois que c’est ce qu’il cherche, oui,  me faire sursauter. Mais ce soir, c’est moi qui fais sursauter son cœur. C’est moi, la sensée, la sensuelle, c’est moi l’assassine. Pourtant je ne danse pas pour lui. Je danse pour moi. Abel me dévore comme un corps déjà immortalisé dans sa mémoire. Mona Lisa enlisée dans le miroir de son âme à jamais. Il a peur de me laisser filer. Il a peur de voir sa vie sans moi défiler. Il a peur de relâcher ses filets. Depuis le premier regard à la gare, je suis sa captive et il sait qu’il doit me relâcher pour Clément. Ce sacrifice est pour lui un supplice. Je le lis dans son regard, l’envie inassouvie qui le lie à moi. Je sais qu’il prie pour que seuls ses yeux aient raison de notre passion et que ses mains baladeuses jouent les déserteuses. Je sais qu’il invoque Platon et sa raison. Je sens bien qu’il fait tout pour laisser au placard son marivaudage, ses jeux d’amour et du hasard… Il sait que  je serai son pire et son meilleur souvenir. Je serai la voix qui guidera sa voie, le corps qui hantera sa mort, j’inspirerai le souffle qu’il respirera, il a fait de moi son plus beau cauchemar, une mare d’amour inachevé se reflétant sans cesse dans ses esprits égarés en infinies pensées. Clément implacable entre nous s’érige un mur infranchissable à notre charnel enchevêtrement. Car c’est ce que l’amitié exige. Cela fait-il d’Abel un ami fidèle ou le plus lâche des amants ?

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Je me sens dans la peau d’une Mona Lisa très prisée, comme mise à prix, ça y est me voilà bel et bien enlisée dans les sables mouvants d’un amour à trois temps. Mon singulier de Clément et celui d’Abel conjugué sont devenus un infini pluriel. Je suis leur Mona Lisa enlisée dans nos dangereuses liaisons, lèvres scellées, je suis leur mystère vénéré, je suis leur jardin secret partagé. Notre trio détonne à l’hôtel de la belle étoile, celle des 3 Nations. Moi-même, je m’étonne d’être là entre deux hommes, en semi-captivité, entre deux amis pour une éternité impartie. Abel s’effacera-t-il définitivement pour le bonheur de Clément ? Clément fera-t-il preuve de clémence et absoudra-t-il Abel de sa passion pour moi ? Non, c’est moi. Je relâcherai mes deux tourtereaux de leur étaux damnés, je les libérai de leur tâche d’amour jumelé, lorsque j’ouvrirai les ailes de ma semi-liberté retrouvée ».

 

Librement inspiré du personnage Mona de Louis Garrel dans Les Deux amis.


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine

 

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