Marie Curie, DANS LA PEAU

portraitdanslapeaumarie-curieLa soif creuse en fosses mes membranes jusqu’aux os. Le sang s’est asséché dans mes veines comme dans une infernale fournaise.

Mon squelette tout entier, mille fois micro fracturé, menace de se démembrer. L’alitement assigné me plonge dans des visions sans fin d’un irréfutable futur à l’approche. Dans ces illusions de néant, j’erre seule sous les astres couchants, seule, sur une terre aride en proie aux rafles des quatre vents. Le pressentiment d’un cataclysme imminent bouleverse mes sens. Je me sens pareille à ces juments effrénées reconnaissant l’orage arriver. Je suis obligée, comme affligée à l’immobilité. Je me fige, jusqu’à l’apparition céleste. Lorsqu’une implosion fait trembler la Terre, qui, aussitôt, sous l’onde féconde, se lézarde et devient cratère à la seconde. Une déflagration, d’une force jusqu’alors inconnue, me soumet au sol. Un Soleil de mort a percuté la Terre en oxymore. Ainsi révolue, je lui suis dévolue. Mes yeux aveuglés se redressent et se fixent face à la majesté de l’horizon transformé en tourbillons turbulents en forme de champignon géant. Je perds, un instant, toute notion, temps et raison. Une pluie noire retombe en un deuil de gouttes innombrables sur la voûte de mon être inerte.

Voilà que je m’éveille en sursaut. La sueur matinale sur mes tempes sonne comme un glas sur mes jours. Ce funeste présage qui me prend chaque nuit en cage depuis mon arrivée dans ce Sanatorium attente à ma raison et, à présent, à l’espérance de ma Science et de mon existence. L’anémie pernicieuse s’est instiguée en moi en une intime ennemie. Je suis exsangue. Sur les eaux noires du Styx, je tangue. Je crois que je déraisonne. J’ai bien peur d’avoir été l’instigatrice, la tentatrice, et même, pire, la créatrice d’une hécatombe à venir. Pierre, ô mon cher, qu’avons-nous fait ? Toi, qui t’étais persuadé que l’humanité tirerait plus de bien que de mal dans nos découvertes nouvelles… Disais-tu vrai ? Aujourd’hui rendue à ma dernière heure, j’ai terriblement peur que cela ne reste qu’une utopie funeste. Moi, qui pensais détenir dans mes mains les origines d’un nouveau monde, je me retrouve, je le crains, enclin à son proche déclin. Moi, qui ai joué avec le feu, avais-je véritablement conscience de l’enjeu ? Moi, qui ai soustrait le radium du minerai de malheur… Moi, qui meurs à cause de lui dans mes plus sombres heures… Dans dix ans, l’uranium irradiera la Terre en un astre de mort. Les probabilités sont réelles. C’est certain. D’ici là, Marie Curie ne sera plus… D’ici-là, mon temps sera révolu. Et peut-être, progresseront encore dans les rues, mes petites curies… Et toutes nos inventions seront devenues, de la France, le fleuron… L’écurie des Curie s’érigera en école et enrôlera dans son irradiant sillage tous les cœurs de la Science mettant du leur(re) à l’ouvrage. Mais si rien que le pire de notre empire ne restait ? Si nos inventions se détournaient en abomination ? Et si, sous l’ordre expérimental, l’humain n’était que simple dommage collatéral ? Si le pire, alors, devait se produire, l’humanité se relèverait-elle encore ? Oui, l’Homme fera la somme de ses erreurs et s’assurera d’un avenir meilleur.

Ainsi, le soleil s’éteignant entre mes mains, je crois bien que je ne regrette rien.

*

À l’aube d’un autre jour, voilà que je m’éveille à rebours de ce que fut ma vie, toujours. Entre les pierres du dispensaire, les pans blancs, comme des suaires, autour de moi s’affairent. Prise au piège de cette chorégraphie sans coryphée, je me laisse aller (une fois n’est pas coutume dans cette heure presque posthume) à divaguer sur les vagues de mon passé, à rêver à ce que fut Marie dite Curie…

Les cliquetis du verre de leurs fioles, l’écoulement de leurs élixirs enclins à me guérir me rappellent les élans que Pierre et moi-même mettions en œuvre au parachèvement de notre œuvre. Paris en son cœur de pierre me hèle. Des bribes ivres de mémoire vive me somment au sein de notre laboratoire de fortune… Ce lieu si insolite qui a fait de nous des physiciens et chimistes en maîtres, et naître surtout nos découvertes sous d’innombrables cadrans diurnes et nocturnes, me renvoie au meilleur de moi. Et dire que certains ne voyaient en nos travaux qu’un accomplissement vain d’occultes praticiens ou incultes alchimistes… Dire que d’autres pensaient qu’il ne s’agissait-là que d’une quête d’Ego, d’une conquête à effet placebo… D’autres encore, pour les plus incrédules, disaient que Pierre et moi-même, étions de pauvres mules entêtées dans notre bulle à la collecte d’une énième philosophale Pierre… Il n’en était rien. J’ai tenu la véracité entre mes mains et je l’ai démontré par A + B. Albert le génie fou en est témoin… Lui qui pensait que j’étais la seule que la gloire n’avait pas corrompue… Brave Albert, prions (sans Père) la Terre pour que nos travaux visionnaires soient révolutionnaires. Je me revois encore, Pierre à mes côtés, extraire, pour la première fois, les rayons irréels de radium (cent milles fois plus radiants que l’uranium) irradiant chacune de mes phalanges en un arc-en-ciel étrange… Comme un géant déterrerait du néant de l’univers notre soleil d’un revers du destin. Dès lors j’étais irradiée, je ne pouvais plus reculer. Maintes et maintes fois, le calcaire en main, il me fallut explorer davantage cette pierre jusqu’alors ignorée. Je me sentais l’âme d’un Apollon, ou mieux d’un Christophe Colomb, colonisant une nouvelle dimension. C’était une sensation fulgurante de possession… C’était une révérence jusqu’à l’immense dévotion… C’était, à chaque fois, un achèvement en soi, et, parallèlement, je le savais, l’avènement pour les Hommes, d’un nouveau firmament à venir (ou pire, à détenir), en somme… Devant ces halos utopiques, j’aurais pu y laisser tout l’or de mes optiques, j’aurais pu y laisser, insensée, tous mes sens encensés, percer mes tympans du feu de son silence impérieux, étouffer ma voix avant que tout ne devienne cendres entre mes doigts. Ce feu qui, peut-être, pouvait aller jusqu’à inspirer le plus fougueux des poètes pour les beaux yeux de son inspiration, a forgé le fer de ma passion. Ce sentiment est toujours ardent en moi. Le soleil que j’ai déterré, cet astre terrestre a vu le jour sous mes yeux aveuglés par les radiances de sa clarté. Ironie de mon sort, je me meurs dans ce capharnaüm des suites de mes expositions à répétitions à l’uranium… Ai-je fait mon lit et celui-là même de l’humanité entière ? Ai-je exhumé par erreur un soleil trompeur ? À présent le doute me prend en route et me déroute… Ce qui est né sous terre devait-il demeurer sous Terre ? Ai-je déséquilibré l’ordre des choses ? Ai-je perturbé les éléments ancêtres ? Notre avenir terrestre, celui de tout un squelette, est-il par ma faute désormais sur la sellette ? Le papillon radieux que j’ai fait naître va-t-il avoir l’effet d’un ultime adieu ? Notre horizon (sans oraison) s’annonce-t-il si funèbre ? Déjà, le puits de ma Science s’épuise à ce jeu de dupes, où je remets en doute mes douze travaux qu’à présent je redoute, et que, de tous les futurs maux du Monde, j’inculpe…

Le repos retombe sur mes durs mots comme un obscur drapeau. Je repars dans les cratères du désert aride irradié par ma foi assoiffée de sciences… Telle semble être mon obscure sentence… Je crois être sur Mars ou la Lune, mais il n’en est rien, sans doute la Terre de demain ? Un étrange Requiem résonne à mesure que le néant m’assomme… Je n’ai jamais cru à l’Enfer, même si ses fers semblent plus réels que le vert dudit Paradis… Vais-je voir Mozart apparaître, avant la Mort et son noir étendard, jouant la note finale qui me sera fatale ?

*

L’anémie qui m’a prise en grippe est tenace, et m’agrippe encore et toujours, hélas… Je me sens si lasse… Il semble que je sois au-delà de ces murs déjà oubliée du futur… Je ne sais plus qui je fus… Ou ce que fut ma vie… Qui fut Marie Curie… Les encens qui circulent autour de moi m’entraînent dans leurs sphères anthracite. Déjà mon corps devient calcite. Je ne sais plus ce qu’il est advenu de mon traitement. Sera-t-il salvateur de mon mal qui demeure ? J’ai peu d’espoir. Le feu du malheur a embrasé mon cœur et plus rien ne peut arrêter son brasier douloureux de calciner ce qui me sert encore de corps ouvrier à ma vie étiolée. J’ai capturé de la roche son prime charisme et voilà que je péris des radiances de son prisme. La magie de ma science s’est jouée de mon génie. Le pari Curie était pris. Le piège de la mort se referme sur moi.

À présent, je suis aveugle à plein temps. Le visage du Docteur Tobé est devenu tout à fait transparent. La cécité qui m’a, aux premières heures, infirmée, est devenue une nécessité absolue pour m’enfuir à tout prix de ce qui me reste à vivre ici. Désormais, beau temps n’ayant qu’un œil, je n’y vois plus que le noir d’un linceul. Dans l’envers de mon corps, le revers de mes yeux m’entraîne encore, incertaine, dans les dédales de mon existence passée. Je repense aux pierres de ma Pologne natale et mon enfance toujours vivace mais fugace, je revis mon arrivée en France, ma rencontre avec Pierre, je rejoue nos échanges fiévreux, nos fusions secrètes, je ressens encore Irène et Eve, mes deux prunelles, les deux fruits de la passion Curie, grandir dans mon ventre, puis éclore et naître… Je me remémore même les torrents de chagrin de Pierre déjà mort… Je me revois encore noircir des pages et des pages, une année durant, de prose endeuillée, en veuve éplorée… Je suis morte avec toi. Aujourd’hui c’est mon corps plus que ma flamme qui s’éteint. Pierre avait-il, à l’instant du trépas, tout remis en doute, comme je le fais si bien aujourd’hui, somme toute ?

*

Ma dernière heure sonne. Déjà, Marie Curie n’est plus. Les Nobels l’ont enterrée il y a bien longtemps dans leurs stèles scellées. À l’instar de la pechblende que j’ai ébréchée tant de fois pour extraire ses précieuses radiances, je ne suis plus que pierre dépossédée de rayons. Me voilà dépourvue de toute notion. Me voilà dévolue à d’intimes sensations, désormais sans confession, sous la seule foi de ma profession. Dans l’inconfort de mon sort, je demeure athée, même aux confins de la mort. Le maître ès sciences que j’incarnais ici-bas s’est repu du soleil de son invention. Plus qu’égaler la complexité de l’homme, ai-je voulu jouer à Dieu ? Et créer autour de sa non-existence à mes yeux, mon propre complexe malheureux ? Plus que faire Femme de Science, ai-je voulu repousser les limites de l’espérance ? Moi, qui pensais que seuls les pessimistes baissaient les yeux pour rechercher la vérité enfuie sous leurs pieds… N’aurais-je pas profité d’un peu d’optimisme en levant simplement les yeux au plus bleu ? En mettant tout en œuvre pour capturer le vrai Soleil irradiant au Zénith ? Le résultat aurait-il été plus heureux ? Comment quantifier à présent l’impact de mes prouesses sur le Monde en sursis que je laisse ? Que sont ces remords qui m’ordonnent à terre avant la mort de pierre ? Sont-ils une vision ultime de vérité qui m’irradie au nez ? Ou seulement une déréliction ? Une peur noire de l’extinction ?

Ai-je ôté à cœur l’énergie première de la Terre ? De quelle nouvelle ère, suis-je, plus Marie que Eve, la pionnière ? Je ne sais. Nul ne peut prédire de quoi l’avenir sera fait.

Ainsi, sur mes derniers aveux, je vous fais mes adieux. Vous voilà maîtres de mon sort. Je vous lègue mon existence, et, de ma Science, tout l’essor. Vous en êtes juges. Vous seuls êtes à même d’en faire l’expérience et l’examen de collective conscience.

Je suis née à Varsovie sous le signe du Scorpion, et voilà que, sous les premiers rayons de juillet, je perds la vie sous celui du Cancer, signe de maladie. Me voici nouvelle immortelle issue du puits de la Science. Tel un Phénix en danse, mes ailes de feu sortent de cendres et s’envolent au Panthéon des Hommes.

Sur cette note en Si, se souffle la flamme Curie.

Ainsi, je vous salue,

Marie. »


Sur une idée de et par Bertille Delporte-Fontaine

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