Here and Now

Portrait chinois sociétal qui fait grincer les dents

Here and Now, la nouvelle série d’Alan Ball (Six Feet Under, True Blood…) diffusée sur HBO, qui dresse le portrait d’une famille américaine bourgeoise multiraciale sous le règne grotesque du clown, Trump, n’a pas laissé insensible la presse… Autant dire qu’à sa diffusion, elle s’est faite démolir. Suite à ce mauvais accueil critique et une audience rase-mottes, les pontes d’HBO ont décidé de ne pas renouveler la série pour une saison 2.

Pourquoi cette mauvaise réception ? Cette incompréhension ? Alan Ball aurait-il perdu le fil de sa narration ? Ou bien aurait-il tapé là où ça fait mal ? Dérangé nos consciences formatées ? Qu’a-t-il fait de mal, Alan Ball, si ce n’est dresser le portrait de notre hypocrisie sociétale ?

La famille en question, dirigée par deux intellectuels aux discours moralisants, avec ses trois enfants adoptés (un Colombien, une Libérienne, un Vietnamien) est l’exemple parfait de l’intégration, de la mixité dans un monde où les contraires se repoussent, où la peur de l’autre et le repli sur soi prend le dessus sur l’appel de la vie (en somme, prendre son sac à dos et partir à la rencontre de l’autre.)

Au fond, on s’en tape de l’ « histoire » de cette famille friquée de gauche, cliché de la bonne pensée sociale…

Et pourtant…

Une famille d’intellectuels, dépassée par un monde en proie au terrorisme, au racisme, au drame écolo, qui fait face à un sentiment d’impuissance, ça ne vous rappelle rien ? Non ? Alors, regardez dans votre miroir. Bien sûr, je m’adresse ici aux nantis, qui dans leurs discours, veulent aider leur prochain. Pas aux capitalistes qui ne pensent qu’à remplir leur panse, tel Cúchulainn et son chaudron (ceux-là, sont incurables).

Cette famille dotée des armes éducatives et intellectuelles adéquates pour faire bouger ce monde, qui, en dépit de son idéologie « peace and love », incapable de panser les plaies béantes de sa planète est la bienvenue sur nos écrans de consommateurs de fictions. Acheter et consommer bio, c’est bien, s’offusquer de la faim dans le monde, c’est tout aussi bien, mais en quoi, cela résout-il le problème de la pollution des sols ou de la famine mondiale ?

Or, narrer l’impuissance de ce clan mené par l’irritante Holly Hunter (qui minaude plus qu’elle ne joue), et du dépressif à souhait, l’excellent, Tim Robbins, complètement hors du coup et dépassé par le monde moderne (et du coup, vieux « sage » malgré lui, car figure d’une époque révolue, celle des utopies) nous plonge droit dans notre propre inertie, notre propre hypocrisie quant à la vision de notre monde.

En occident, chez les « riches civilisés », nous sommes tous (ou presque) contre la guerre, nous désirons tous (ou presque) un monde parfait où les femmes et les enfants ne seront plus abusés, où l’on pourra afficher sa religion, et jouir de son orientation sexuelle à découvert, en paix.

Mais que faisons-nous, à l’échelle planétaire pour faire en sorte que ces beaux discours se concrétisent si ce n’est alimenter les réseaux sociaux de nos coups de gueules égotistes, bavasser sans fin autour d’un café ou d’un verre depuis nos cités aux murs de cristal ?

Car le verre vidé, nous rentrons chez nous, oublions ces discours pompeux pour replonger dans un paradis virtuel et nos tracas quotidiens (payer nos loyers, nos factures, nos traites, nos vacances, éduquer de loin nos enfants via l’aide sociétale de thérapeutes formatés par une société matérialiste et culpabilisante, ou par des grands-parents qui courent après leurs petits enfants pour échapper à la mort qui leur court après…)

Les enfants de la série, parlons-en. D’abord, il y a la fille naturelle, Kristen… Ado typique désabusée, qui, parce qu’elle n’a pas été adoptée comme ses siblings si spéciaux, ne se sent pas à la hauteur. Conséquence : en vilain canard (c’est ainsi qu’elle se voit), elle gravite tel un vampire autour de son monde et se nourrit des vies des autres au lieu de consumer la sienne. Ça ne vous rappelle rien ? Ou alors, avez-vous occulté vos téléphones mirés sur la vie d’autrui ?

Ensuite, il y a Ashley, la belle styliste libérienne. En colère, parce qu’elle réalise que malgré l’apparente bienveillance et tolérance de ses parents adoptifs et de son mari caucasiens, elle est et restera toujours incomprise et black, eux, blancs… Et elle a raison… L’argent n’achète pas tout, encore moins les enfants (ou presque). Car, ceux qui vont adopter des enfants dans les pays du tiers-monde ne soulagent-ils pas ainsi leur conscience d’être nés riches ? Ne « volent »-ils pas leurs enfants à des parents miséreux affligés par des guerres éternelles (en leur expliquant, avec des mots enrobés de bons sentiments et un billet à la clé, qu’ils viennent, en messies, sauver leurs enfants de la misère qui les attend s’ils ne les emmènent pas avec eux loin de ce pays déchiré par l’horreur de la guerre pour leur offrir le confort de la vie moderne et sa junk morale papier-monnaie) ?

Ashley est en colère. Cette condescendance des blancs bienveillants la ronge. Sans oublier le racisme refoulé des habitants de Portland, lieu où se déroule la série.

Ensuite vient Duc, le vietnamien, maniaque du contrôle, coach à ses heures, aux maux de ventre nourris par les souvenirs de sa petite enfance (sa mère se prostituait pour le nourrir, si j’ai bien saisi les flashbacks). Lui aussi, je l’aime bien. Sur le papier, il est le type idéal, bien dans sa peau, de bon conseil, alors qu’à l’intérieur, il est prêt à exploser. Les médecins mettent ça sur le compte d’une maladie auto-immune (Crohn ?) Comme à leur habitude, ils n’iront guère traquer les origines de son mal, et lui administreront une pilule miracle, « tu parles, que des conneries ». Duc est en colère. Et cette colère redouble d’intensité quand il découvre que son père (Tim Robbins) qu’il admire tant, à l’opposé de lui, perché, incontrôlable et pourtant puits de sagesse, fréquente une prostituée (en somme, il « viole » sa mère de sang)… Comment résoudre ce conflit ? Comment se réconcilier avec soi-même ? Duc opte pour l’abstinence. Car forcément, à ses yeux d’enfant-adulte, faire l’amour à une femme, c’est faire du mal à sa mère…

Enfin, il y a Ramon, mon préféré (sublime Daniel Zovatto)… Le colombien homosexuel, créateur de jeux online « beaux-arts », fumeur de joints invétéré, à la belle gueule qui fait chavirer le cœur de ses compagnons. Lui, va bien… Il s’éclate dans son univers virtuel, tout le monde l’adore… Ah, Ramène-toi, Ramon… Jusqu’au soir où, le chiffre 11-11 s’enflamme au beau milieu du discours des soixante ans de son paternel… Les visions s’enchaînent au fil des épisodes : d’une femme islamiste qui grave avec ses mains nues ce mystérieux chiffre 11-11 sur son visage, de sa propre mère colombienne, d’apocalypse… Sa mère adoptive, Audrey, mante religieuse chef de famille, qui veut bien faire, apeurée par ce qu’elle ne comprend pas (et ne veut surtout pas comprendre) l’envoie consulter un psy. Il faut la comprendre, la pauvre, elle a peur que son fils chéri, le pilier de sa famille parfaite, portrait d’une Amérique qui réunit les peuples, soit atteint de la même schizophrénie que son frère de sang. Transfert ou bien ? La solution : le gaver de médicaments pour étouffer la peur de la mère et préserver l’illusion de la famille parfaite… On referme le couvercle sur Pandore. Remède numéro un de la médecine occidentale.

Sauf qu’il s’avère que le psy en question, Farid, (le très intense Peter Macdissi) se trouve être le fils de la femme qui se scarifie le visage dans les visions de Ramon. Plus étrange encore, le psy, qui, dans un premier temps, comme tout le monde, opte pour la voie médicale classique (prescription de pilules) pour faire taire les « visions » de Ramon, son jeune patient, finit par réaliser que ce jeune homme est la clé de sa propre existence (on s’égare, n’est-ce pas ?) Lui-même est en proie à des rêves connectés aux visions de Ramon. Les deux hommes suivent le vol de papillons mordorés. L’un dans son enfance, l’autre dans son jeu online… Tout s’embrouille.

Leurs battements d’ailes aux répercussions universelles, semblent, dans la  série, être des métaphores des anges déchus. Farid serait-il l’un de ces anges déchus dépeints par Ramon dans son jeu ? Jetez un œil à son dos (anciennement ailé ?). Autre mystère à résoudre…

Je vous embrouille encore plus. Pardonnez-moi, c’est l’effet voulu par la série.

Sans entrer dans l’onirisme baroque de Lynch, elle nous invite au constat suivant : à force de nous replier sur notre ego et notre monde virtuel connecté pour de faux, de tourner le dos (et couper nos ailes d’ange) à cette planète que nous avons dans notre cœur, déjà condamnée (nous sommes, en ce 21ème siècle, rattrapés par les dystopies fictionnelles), l’humain fuit cette conscience universelle (incarnée par Ramon et Farid dans Here and Now) terrestre et réelle qui, seule, peut connecter nos esprits ; qui seule, peut nous ramener sur la route de la tolérance et sauver ce qu’il reste d’une humanité fantasmée par la littérature (on en revient au débat  sur la nature humaine de l’Homme. Est-il né bon ou mauvais ? Qu’est-ce que l’humanité ?)

Here and Now, une médication collective avortée…

 Here and Now, saison 01 (unique), série Américaine créée par Alan Ball, avec Holly Hunter, Tim Robbins, Daniel Zovatto, Jerrika Hinton, Raymond Lee…, HBO. saison 1, 10 épisodes, 60 minutes. HBO. 2018.


Arnaud Delporte-Fontaine

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