Si j’étais une femme je m’épouserais

Un phare, Joann Sfar

Il n’est pas rare que les lectures nous plongent dans les contrées intimes des auteurs. Le plus souvent, c’est dans la fiction que l’on retrouve les traces des maîtres d’œuvre. Avec le carnet intime, Si j’étais une femme je m’épouserais, signé Joann Sfar, on embrasse, à nos risques et périls, le quotidien névrosé du créateur.

Avec son cahier graphique, il nous livre en toute impudicité, son spleen post-rupture amoureuse.

Comme Charles Schulz (le père de Snoopy), Joann (le père du Chat du Rabbin), trace sans relâche, journellement, sur papier, ses péripéties.

Le carnet retrace six mois de psychanalyse suivis par Joann après sa rupture amoureuse avec Sandrina, la jeune femme qu’il pense digne d’endosser les habits de son âme sœur. L’auteur est très déprimé. Il n’a plus goût à rien, néglige sa carrière étoilée. Les pages défilent, les digressions-introspections aussi. À la fin (attention spoiler, ha ha ha !), les couleurs de la vie finissent par revenir dans l’antre tourné vers le passé de l’auteur. La preuve de son rétablissement est le livre que je tiens entre mes mains.

La force du carnet est sa conception libertaire. Il navigue entre les eaux disparates d’une prose philosophique, de conversations nocturnes avec le Gainsbourg pensé par l’auteur, ses autres créations imagées, le story-board d’un film sur lequel il s’est embarqué à contrecœur, la vénusté des filles d’ Ève rencontrées sur le Net, les courbes dénudées des modèles qui s’offrent à ses traits, et bien sûr, un Joann Sfar au faciès qui change au gré des humeurs, omniprésent, omnipotent ?!?

Les esprits lunaires n’auront aucun mal à nager en compagnie de l’auteur, tandis que les plus empiriques se sentiront pris au piège de la toile thérapeutique tissée par son auteur.

Les fidèles de Joann Sfar attendent impatiemment qu’il leur livre la suite des aventures de son petit vampire ou du chat du Rabbin. Certains campent même nuit et jour devant chez l’auteur… On peut comprendre leur désarroi, voire leur déception, à la lecture de la psychothérapie illustrée par l’auteur et se demander où est passé le conteur ? Nous aussi, on a notre lot d’emmerdes quotidiennes qui n’intéressent personne d’autre que notre nombril se disent-ils avec amertume ?

Oui, mais. Un voyage en compagnie d’un auteur est parfois plus enrichissant que les fictions qu’il peut nous livrer. Et puis, ce livre est loin d’être un tracé simpliste d’un jour aux mêmes levers et couchers de soleil sans fin. Chaque page est plus surréaliste que l’autre. Joann se laisse complètement aller à ses humeurs et se met à poil comme rarement un conteur le fait. On ne peut que louer son impudeur artistique.

Si j’étais une femme je m’épouserais, moi aussi, Joann.

Si j’étais une femme je m’épouserais, carnet graphique de Joann Sfar,
Marabout, octobre 2016, 346 pages, 19,90 euros.


Arnaud Delporte-Fontaine

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