Le Joueur

Roulette russe à la vie à la mort

Le Joueur, voici un livre aussi bref qu’intense signé par la plume sanglante du tragique Dostoïevski qui aura su emporter dans la fièvre du jeu plus d’un lecteur.

Délivré en 1866, ce roman rédigé à bride abattue en vingt-sept-jours à l’attention d’un éditeur aussi avide que faisandé qui cherchait à rouler dans la neige moscovite l’illustre écrivain, est, de par ses conditions créatives précaires (apanage des grandes œuvres), un roman aussi fébrile qu’intense, que l’on dévore avec passion sans suspension.

Moins fourni, moins romanesque que les autres œuvres de Dostoïevski, Le Joueur (écrit en plein Crime et Châtiment, célèbre pavé dans la mare en « C » de l’auteur) n’en est pas moins essentiel, car, il est nourri par la sève risque-tout de l’écrivain.

Le livre narre l’histoire d’Alexis Ivanovitch, un jeune anti-Rastignac aussi passionné qu’enfiévré, aussi dépossédé de tout que brûle-tout, qui (en miroir de l’écrivain qui s’est, lui aussi, voué corps et âme des années durant au démon du jeu) accepte l’invitation de la table des damnés et fait don de sa jeune existence précaire aux âmes plongées dans les abîmes de l’existence. À cette table incandescente où la roulette tourne plus vite que la musique (Le film The Deer Hunter y aura-t-il trouvé ses racines ?), il fera don de son cœur épuré à Pauline, mi-femme mi-harpie (écho à l’un des grands amours de sa vie) qui, de ses serres pernicieuses et vicieuses va torturer l’organe de vie de l’exalté héros.

Ce récit est un coup de poing dans la bienséance. Son auteur balance, sans garde-fous, sur ce monde du jeu, métaphore de la société capitaliste que son âme poétesse hait profondément.

Le Joueur est une tempête endiablée qui illustre les mœurs délétères d’une Europe dépassée par la fièvre du pouvoir.

J’aime mieux me vautrer comme un Russe, ou m’enrichir à la roulette. Je ne veux pas, moi, devenir un Hoppe et Cie dans cinq générations. Moi, l’argent, je le veux pour moi-même, et je ne me considère pas comme une part indispensable et indivisible du capital ». Alexis Ivanovitch, dans Le Joueur.

Dans cet univers cruel et pervers, où le clinquant règne sans partage, Dostoïevski critique les valeurs du libéralisme qui sied si bien aux occidentaux et n’épargne guère nos contrées françaises, anglaises ou bien allemandes, nourricières de ces esprits rapaces, froids et calculateurs, dénués de cette passion qui sied si bien aux russes.

Le Français au naturel est du positivisme le plus bourgeois, le plus mesquin, le plus commun ; en un mot, c’est l’être le plus ennuyeux du monde. » Alexis Ivanovitch, dans Le Joueur.

Démesure, décadence et destruction sont au rendez-vous. Vous êtes tentés ?

Le Joueur, Dostoïevski, Le Livre de poche, 224 pages, 3,60 euros.


Arnaud Delporte-Fontaine