Des cœurs ordinaires

Des cœurs pas si ordinaires que ça

Catherine Locandro, qui manie l’intime comme personne, revient avec un nouveau roman à la tranquillité illusoire. Nulle action extraordinaire ne se joue dans cet opus, si ce n’est le quotidien d’un quelconque « trio » parisien. Et pourtant, au-delà de cette quiétude, se déroulent et s’emmêlent, sans retour possible, les fils des destins de Gabrielle, Sacha et Anna, les protagonistes Des cœurs ordinaires.

L’ennui, incident déclencheur du nouveau roman de Catherine Locandro. Un immeuble parisien on ne peut plus banal. Gabrielle, une retraitée, étroite dans sa tête et dans sa peau, aux traumatismes passés effacés. Anna et Sacha, un couple, aux esprits et aux corps prisonniers d’un fardeau. Voici les ingrédients de cette histoire d’apparence ordinaire. Sacha et Anna, beaux, mariés, amoureux ? Alors, pourquoi ce mal-être suintant ? Entrons-nous dans les confins de Barbey D’Aurevilly et son Bonheur dans le crime ?

Gabrielle, une veuve qui ne sait tromper autrement son ennui qu’en empiétant sur le jardin secret de son entourage. Et qui s’invente des histoires afin de justifier ses intrusions, et ainsi, ne jamais se remettre en question alors que son fils s’est exilé à l’autre bout de la planète pour vivre libre, enfin, loin d’elle…

Qui est le jouet des apparences se laisse séduire par des mensonges. » Anatole France.

La romancière nous livre un roman confidentiel qui ne laisse guère indifférent nos cœurs (in)civilisés si « propres » sur eux, et remet en question nos jugements tissés à la va-vite, parce qu’ils nous arrangent, pour alimenter sans fin et sans faim un orgueil lui-même nourri par une vie bien sous tous rapports. Ou bien n’avez-vous jamais rencontré un être qui voulait absolument vous rendre service, s’inviter dans votre existence avec les meilleures intentions du monde, alors que vous n’aviez rien demandé, alors que vous n’aspiriez qu’à la tranquillité, à la paix et surtout à suivre votre nature première ? Aussi « belles » soient les intentions de cet individu, si elles sont guidées par de mauvaises raisons (en général, c’est le cas), elles vous mèneront, à coup sûr, à votre perte.

Oui, Gabrielle avait été en tout point une épouse exemplaire. Jusqu’au dernier souffle de son mari. Et cette pensée lui donna comme toujours le sentiment réconfortant du devoir accompli. » Catherine Locandro, « Des cœurs ordinaires. »

Ainsi, se déroule le roman de Catherine Locandro, avec cette tragédie qui monte crescendo jusqu’à l’inévitable pour ce couple prisonnier du jugement de cette voisine, qui s’octroie des droits sur eux parce qu’elle se pense bienveillante. Sortie de cette parenthèse, cette gentille voisine reprendra sa petite vie, le déni plein les iris, comme si rien ne s’était passé, et trouvera sur son chemin égaré, parce que c’est bien connu, les vieilles personnes illustrent la sagesse universelle, un autre humain en « détresse », à aider, coûte que coûte, quoi qu’il en coûte.

Dans son roman, l’auteure entremêle les sentiments les plus intimes au désespoir, et nous offre, une fois de plus, avec grâce, un récit qui traite des relations humaines faux-semblant, et des amours impossibles qui s’invitent dans les solitudes.

Sans nul doute, vous refermerez ce roman, le cœur tourmenté.

Des cœurs ordinaires, à effeuiller sans tarder.

Une chronique écrite en compagnie d’Erik Satie et ses Gymnopédies, qui je trouve, habillent avec grâce cette œuvre troublante.

 Des cœurs ordinaires, Catherine Locandro, Gallimard, février 2019, 256 pages, 19 euros.

Retrouvez en parallèle ma rencontre libérée avec Catherine Locandro, ici, dans notre rubrique « Rencontres & Entretiens ».

Retrouvez ma critique du roman de Catherine Locandro, paru en 2017, Pour que rien ne s’efface, ici, dans notre rubrique « Coups de ♡ ». 


Arnaud Delporte-Fontaine