Trilogie Sauvage

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Trois films, trois classiques aux sentiers inconnus pour ce premier numéro triplé : Jeremiah Johnson, Into the Wild, The Revenant.

Et quoi de mieux que la chanson « Society », signée Eddie Vedder, pour nous donner l’envie de nous échapper dans les contrées sauvages :

« Society, you’re a crazy breed
Société, tu es un élevage de fous
I hope you’re not lonely without me
J’espère que tu n’es pas seule, sans moi
Society, crazy and deep
Société, folle et creuse
I hope you’re not lonely without me
J’espère que tu n’es pas seule, sans moi »

jeremiah-johnson-730x775Qui n’a pas rêvé, à l’instar de Robert Redford dans Jeremiah Johnson, de fuir la violence et l’agitation puérile des hommes pour gagner la sérénité des montagnes rocheuses ?

Utopie ou illusion ? Un peu des deux, j’imagine. Car même à l’époque du mountain man, les années 1850, la nature pouvait vous réserver de mauvaises surprises. Pourrait-on encore fuir le chaos urbain aujourd’hui ? J’en doute. Avec l’expansion du commerce international et de la conquête de territoires, l’homme a tracé sa route dans les contrées les plus reculées, ou presque. Aujourd’hui, les satellites nous guettent depuis les cieux. Quand on admire les constellations de nuit, ce sont en réalité des satellites artificiels que l’on zieute. Adieu, Andromède et ses courbes enchaînées.

Alors quand John Garrison, alias Jeremiah Johnson-Redford sur grand écran, suite à une querelle avec un officier, prend la fuite pour s’installer dans les étendues du Montana, on plonge avec lui dans sa sauvagerie intérieure. Inspiré d’une histoire vraie, comme souvent au cinéma, ce film du Nouvel Hollywood, signé Sydney Pollack en 1972, raconte l’histoire d’un trappeur qui va, au fil de ses aventures et rencontres, épouser la rudesse de la vie sauvage. Contrairement à l’image véhiculée au cours des années soixante-dix-quatre-vingt, Redford est loin d’être la belle gueule idéale pour ces dames. Derrière le sex-symbol se terre un rustre qui exècre la vie citadine. Redford est un amoureux de la nature et des grands espaces et n’a de cesse de militer pour l’environnement. Voir pousser des immeubles à la place des séquoias géants dans son ouest natal a rapidement écœuré l’acteur. D’où son engagement réel pour Mère Nature (pas comme ces stars d’aujourd’hui qui donnent de l’argent à des associations « green » pour bénéficier de réductions fiscales) et son implication dans ce rôle-jumeau. Jeremiah Johnson, c’est un type tourmenté qui erre dans la nature et apprend, souvent à ses dépends, ses codes hostiles et réalise que même au milieu de nulle part, l’homme menaçant rode… C’est un pionnier qui se forge, au gré des années, une identité. Tour à tour père de famille, pourfendeur de loups et des indiens qui ont massacré son épouse enceinte de sept mois, mangeur du foie des ennemis tués au combat, ce singulier sauvage va inspirer les légendes de l’ouest. D’où cette adaptation romanesque et lyrique sur une toile grand format.

jeremiah_johnsonD’un réalisme saisissant, ce grand classique naturaliste aux antipodes des films avec John Wayne est un western initiatique qui fait écho à la conquête de l’ouest. Même au milieu de nulle part, l’homme a établi son terrier. Rarement dans le film, le personnage aux cheveux blé incarné par Redford ne trouve la solitude espérée. Trappeurs conquérants, natifs courroucés ont investi les lieux.

Nous sommes en 1850, la nature virginale est à présent du passé.

Jeremiah Johnson, de Sydney Pollack, Warner Bros, sorti en salles en 1972, disponible en DVD et Blu-ray.


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On retrouve à la même époque, les années 1823, un autre trappeur moins célèbre, Hugh Glass, qui lui, va traquer l’humain qui l’a abandonné aux griffes d’un grizzly.

Adapté au cinéma par Alejandro González Iñárritu, The Revenant, le film aux trois oscars, dont un pour l’interprète du trappeur, Leonardo DiCaprio, autre acteur engagé dans l’écologie, va nous conter, cette fois, au beau milieu du Dakota du Nord et du Sud, la survie d’un homme en proie à la trahison de ses pairs. L’eau a coulé sous les ponts du septième art depuis le classique Jeremiah Johnson. Alors que le premier nous livre une épopée réaliste, parfois maladroite certes, mais sincère, le second, à grands renforts d’effets spéciaux, emprunte aux maîtres de la démesure, Tarkovski, Herzog, et parfois Malick, ses grands-angles pour nous en mettre plein la gueule. L’intention est bonne pourtant, les faiseurs du film sont talentueux, et pourtant, la sauce trop indigeste ne passe pas. En phase avec nos années 2000 où l’imaginaire se confond avec la connaissance, le film n’arrive pas à nous émouvoir tant il manque de sincérité. Tourné dans des conditions climatiques extrêmes qui ont plus défrayé la chronique que le film lui-même, The Revenant envoie tout de même du lourd à son public exigeant. DiCaprio ne lésine pas sur les sacrifices… Avec ses grognements, ses gémissements, sa barbe et ses cheveux hirsutes, on sent bien que la star donne de sa personne. C’est aussi sa marque de fabrique, l’homme a l’habitude de plonger en immersion totale dans les films qu’il porte seul, sur ses épaules titanesques… Bien sûr, on aurait préféré le voir, à l’exemple d’un Emile Hirsch dans Into the Wild (patience, on y vient) perdre ses kilos en trop. Car oui, Dicaprio a beau s’investir à 200%, son opulence capitaliste de nouveau riche, d’enfant chéri de l’Amérique l’empêche d’accéder à des sommets éthérés. Le potentiel est là (revoyez Total Eclipse, dans lequel Leo incarne un Rimbaud plus infernal que jamais), mais l’envie est ailleurs ces dernières années, probablement nichée dans des sphères monétaires. the-revenant-affiche2Côté réalisation, c’est pareil, le cinéaste inspiré de Babel ou d’Amours chiennes, veut, comme son comparse Leo, se faire violence pour nous éblouir. Du coup, il en fait trop… Il pense qu’en filmant en plans rapprochés et détaillés la souffrance de son protagoniste, il va impressionner les plus inaccessibles d’entre nous (et les types des Oscars, au passage). Pas faux. Mais, est-ce bien utile ? Et Tom Hardy, cet acteur, sans contenance ni visage, qui incarne le trappeur traqué par DiCaprio, qu’est-ce qu’il vient faire là si ce n’est cachetonner à la demande de son pote King of the World ? Où sont passés les vrais écorchés ? Les « Mel Gibson »? Les baroudeurs de l’extrême ?

The Revenant, de Alejandro González Iñárritu, New Regency etc., sorti en salles en 2015, disponible en DVD et Blu-ray.


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Allons lorgner en compagnie de Sean Penn et Emile Hirsch du côté de Into the Wild.

Le troisième film de cette trilogie est l’adaptation d’un récit contemporain signé Jon Krakauer qui raconte l’histoire vraie de Christopher McCandless, un brillant étudiant américain qui, après la remise de ses diplômes (et à l’époque de la première guerre du Golfe) dit « fuck » aux promesses du rêve américain pour celles oniriques du voyage au bout de la solitude. Comme dans les deux premiers films, notre protagoniste n’est pas vraiment seul sur la route, il croise dans son odyssée, des hommes comme des femmes (dont la troublante Kristen Stewart à ses débuts) qui se prendront d’amour ou d’amitié pour son cœur généreux. Là encore, malgré la beauté de l’Amérique, les champs de blé du Dakota, le Colorado, ou les steppes enneigées de l’Alaska, nos sens peinent à s’immerger dans ce film préfabriqué, prémâché, archi clipé destiné à un public hyper stressé. Il faut dire que son chef d’orchestre, Sean Penn, n’est pas connu pour son tempérament tempéré… Il est tout le contraire : nerveux, agaçant et speedé. Il lui manque la poésie d’un Terrence Malick (qui pour le coup, pourrait piquer un peu d’énergie à Sean Penn). Il n’empêche avec la génialissime et très inspirée bande son signée Eddie Vedder pour le film, on parvient à communier avec ce personnage au sourire tourné vers l’avenir. Ses ballades humanistes folk et rock ont apporté au film le lyrisme qui lui manquait. Sean Penn doit beaucoup à son compositeur (il n’est pas le seul dans ce cas, pas vrai Georges Lucas ?) Je n’oublie pas non plus la solide et intrépide interprétation du « Seigneur de Dogtown », Emile Hirsch, acteur de l’intime et des sentiments contrastés (on sent derrière l’influence de Sean Penn, autre chien fou qui sait causer comme nul autre à ses comédiens).

intothewildafficheAvec un titre pareil, on fantasmait une virée dans les viscères de notre nature sauvage, une paix spirituelle et sensorielle, une communion avec la faune et la flore, un retour vers les mœurs de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs en mode survivor loin des portes de la civilisation. Seule la fin du film, en cruelle ironie de la vie, offre à son héros et son public des fragments sauvages.

Into the Wild, de Sean Penn, Paramount Vantage, sorti en salles en 2007, disponible en DVD et Blu-ray.

Triplement vôtre,

L’Affreux.


Arnaud Delporte-Fontaine. Illustration Bertille Delporte-Fontaine.

 

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