Nocturnal Animals

Le sentiment d’impuissance finit par détruire un être humain. » Haruki Murakami. 1Q84, Livre 1.

Que celui ou celle qui n’a jamais cloué le bec en rêve à celui ou celle qui l’avait humilié verbalement ou physiquement un jour au vent mauvais lève le doigt.

Point d’index ne pointe au ciel ? All right.

Jack Gyllenhaal, non plus, ne pointe pas les cieux, du moins son personnage, Tony Hastings, dans le nouvel opus sauvage ultra référencé, Nocturnal Animals, servi avec brio par l’esthète du marketing, Tom Ford.

Avec son second film, le styliste YSL nous livre un melting-pot multi pistes à plusieurs lectures, multi genres, multi référencé, un peu trop peut-être, avec le risque d’agacer le spectateur. Et pourtant, l’homme, loin d’être grossier, use de ses cordes avec maestria sans tomber dans la fausse note de la mauvaise copie.

On retrouve dans ce film nocturne les pattes inquiétantes esthétisantes des cinéastes Villeneuve avec son Enemy, Kelly avec Donnie Darko et The Box, Nolan avec son Memento, Aronofsky avec son Requiem for a Dream et surtout Lynch avec son magistral Lost Highway et tant d’autres qui échappent à mes neurones effilochés. Chaque aficionado des metteurs en scène cités trouvera dans le film de Ford de quoi assouvir sa soif d’étrangetés inquiétantes.

Le récit nous conte l’histoire d’une galeriste richissime à la vie qui frise l’ennui (interprétée par la singulière Amy Adams) qui, un jour, reçoit le manuscrit du roman de son ex-mari (Jack), écrivain raté (méchant sobriquet pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’être publiés). L’ennui fait place à l’envie chez Amy, qui dévore le tapuscrit de nuit avec une passion voluptueuse. Ce livre dans le film est une mise en abyme de l’impuissance qui fut celle de l’ex en question dans sa relation passée avec Susan, le personnage incarné par Amy. Dans cette fiction dans la fiction, l’auteur dépeint le portrait d’un père de famille sans histoires, idéal pour la belle-mère, moins pour les désirs de son épouse, qui lors, d’une virée nocturne en douce compagnie de sa femme et de sa fille va se faire prendre en otage physiquement et psychologiquement par un trio carnassier inapprivoisable guidé par un troublant Aaron Taylor-Johnson, à mille lieues de son ubuesque « coup de pied au cul » en latex grenouille.

Les femmes aiment peut-être les impuissants. Un homme, un vrai, ça leur fait toujours un peu peur. Elles craignent d’être blessées. Un impuissant, c’est comme une bonne copine. »/ Boris Vian / Les Morts ont tous la même peau

L’impuissance de l’écrivain qui n’a pas su s’imposer dans sa réalité laisse place à une violence sans nom (véhiculée à travers les antagonistes, mais aussi via le retour en force d’Edward, le double du romancier incarné par Jack) dans le monde qu’il s’est inventé.

Rarement la faiblesse d’un homme n’aura autant crevé l’écran.

On retrouve là le thème de la vengeance (pour un peu, on se croirait dans un Charles Bronson), avec un homme, qui, parce qu’il n’a pas osé prendre position pour sa femme et sa fille à « la bascule de sa vie » (parce qu’il a eu peur, parce qu’il a cherché à intellectualiser -comme on nous l’apprend dans nos sociétés civilisées – la situation et non laisser parler ses instincts primaires qui le suppliaient de laisser causer l’homme en lui et de mettre un coup de kick à ces bad asses, quitte à y laisser la vie), s’est condamné à un avenir nimbé d’amertume avec une vengeance bancale en compagnie d’un branque pas très frais mais très convaincant, le flic interprété par l’excellent Michael Shannon.

Le plus farouche orgueil naît surtout à l’occasion d’une impuissance. » Paul Valéry.

Nocturnal Animals, ou l’impuissance de l’animal civilisé face à l’incivilité nocturne.

Nocturnal Animals, de Tom Ford, sorti en salles en 2016, en vidéo en 2017 chez Universal Pictures Video.


Arnaud Delporte-Fontaine

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