La Douleur

A vif.

Le film est l’adaptation du récit dans lequel Marguerite Duras décrit les affres de l’attente de son mari, Robert Antelme, déporté en 1944 pour des faits de résistance.

Un long métrage d’une magistrale mise en scène, en même temps audacieuse et ardente servie par un Emmanuel Finkiel au sommet de son art, avec de superbes comédiens, on ne peut plus graves à l’image, habités par les figures historiques (Marguerite Duras, François Mitterrand, Dionys Mascolo, Pierre Rabier…) qu’ils incarnent. L’absence, bien sûr, du mari déporté, habite chacun des plans du film. Mélanie Thierry, qui incarne sans filets, Duras (sublime dans ce rôle écorché) dépérit, à l’instar de l’auteure, au fil du film. Les bras réconforts de son amant Mascolo/ Biolay) n’y pourront rien changer. La culpabilité aussi, de ne pas avoir été arrêtée à sa place la ronge à chaque instant : on la voit, on la sent, on la palpe, elle est tenace, cette culpabilité… Pourquoi lui, et pourquoi pas nous, se demande-t-elle tout au long du film ?

Soulignons la prestation « sur la corde » de Benoît Magimel qui incarne avec finesse et brio, Pierre Rabier, ce policier collabo, on ne peut plus ambigu, aux propos et aux actions qui ont l’art de semer le trouble… Cet admirateur secret de l’œuvre de Duras est désarçonnant. On ne sait trop quoi penser de ses échanges confus avec l’auteure ni sur quel pied danser.

Il est la figure de cette époque obscure. Haine, admiration, fébrilité des instants, manipulation s’entremêlent au cours de leurs échanges…

Ci-dessous un extrait de ce face à face poignant et horrifique entre Duras et Rabier, durant lequel on ne sait qui manipule qui :

Il faut frapper. Écraser. Faire voler en pièces le mensonge. Ce silence ignoble. Inonder de lumière. Extraire cette vérité que ce salaud-là a dans la gorge. La vérité, la justice. Pour quoi faire ? Le tuer ? A qui ça sert ? Ce n’est pas pour lui. Ça ne le regarde pas. C’est pour savoir. Taper dessus jusqu’à ce qu’il éjacule sa vérité, sa pudeur, sa peur, le secret de ce qui le faisait hier tout puissant, inaccessible, intouchable. » La douleur/ Marguerite Duras

Cette douleur, toujours aussi présente dans nos corps et nos âmes meurtris par l’invasion nazie et ces rafles qui sévirent dans nos cités, n’aura cessé d’influer sur l’évolution de notre société d’après-guerre, nos mœurs, et nos peurs intestines.

Ce film, plus qu’un coup de poing déganté, doit nous rappeler d’où nous venons, ce que nous avons vécu durant ces années honteuses au cours desquelles nos ancêtres ont été vendus par les leurs, aux camps de la mort pour délit de sale gueule, par peur du on-dit et peur tout court, et pourquoi il faut cesser, sans tarder, ces vagues délationnistes sous X qui sévissent sur les réseaux Internet, à l’origine de bien des naufrages sociaux, sociétaux et morts annoncées.

La leçon des années quarante a-t-elle été retenue ?

Le constat est douloureux.

La Douleur, de Emmanuel Finkiel, sorti en salles en janvier 2018, en VOD sur Internet, etc.


Arnaud Delporte-Fontaine