Strangers in Paradise

Sans amour, nous sommes des étrangers au paradis

S’il y a un comic book qui marie le tragique à la comédie, la poésie au soap opera, c’est bien Strangers in Paradise, la série culte signée par l’auteur indé Terry Moore publiée aux États-Unis de 1993 à 2007.

Le comics narre aux alentours des années 2000, les aventures de Francine, la brune boulimique balourde, et de Katchoo, la bombe blonde bouillonnante, deux colocataires au quotidien anormalement banal, qui, au fil du temps, vont se confronter à leurs passés troubles, leur désirs anathèmes, et des péripéties palpitantes dignes de la série Alias. Francine est maquée avec Freddie Femur, un loser macho, tête à baffes, tandis que Katchoo, traquée par David, un jeune romantique qui en veut à son cœur, lorgne avec désir sur les fesses fessues de son empotée de meilleure amie. Ce micmac bien ficelé amène nos protagonistes dans des situations aussi burlesques qu’impossible, voire tragiques.

Parce que c’est ça, Strangers in Paradise, une histoire qui allie les genres littéraires à ceux du cinéma, du comic strip à ceux des comics feuilletonesques. Quand l’auteur vous conforte dans un univers, soudain, il vous propulse dans un autre pour mieux vous égarer au paradis.

Sans oublier les références de la série qui sont excellentes. D’abord, il y a le titre, hommage (à un « s » près) à la chanson Stranger in Paradise, que chantent Vic Damone et Ann Blyth dans le film, Kismet, adapté de la pièce de théâtre du dramaturge Edward Knoblock. Il situe tout de suite l’univers de la bédé pas si éloigné de celui de la pièce (un vagabond dans le Bagdad des 1001 nuits conte des poèmes pour survivre. Encore une histoire mettant en scène un paria dans le monde des puissants). Et puis, même si à un mot près et un pluriel le titre change, le comics plane aussi dans les eaux troubles de Jarmusch (voir impérativement la comédie dramatique Stranger Than Paradise) et nous plonge avec la déroutante Katchoo, dans les dangereux méandres de Sydney Bristow, et le quotidien farfelu des Friends new-yorkais. À première vue, ou lecture, on ne saurait trop lier ces quatre univers… Peu importe au rusé Terry Moore, qui sait concocter des mariages salés-sucrés plus improbables tu meurs.

SIP est aussi et surtout une ode à la tolérance, à la liberté et à la passion romanesque qui ose mettre sur le devant de la scène du comic book deux amantes plus héroïques qu’un Avenger en kilt. Même si les débuts de la série furent difficiles (l’auteur a dû auto-éditer son œuvre), rapidement, ce joli duo de femmes a su conquérir un public en overdose de super-biscotos.

Strangers in Paradise, hors du commun, hors des sentiers, hors des conventions. Jouissif et jubilatoire.

Strangers in Paradise, scénario et dessin de Terry Moore, Abstract Studio, 1993-2007, 106 numéros (comic books).


Arnaud Delporte-Fontaine