Le Suaire

Les apparences sont trompeuses, et la grâce divine suit souvent des voies extraordinaires. » Anatole France. La vie de Jeanne D’Arc. 1908.

Tel est le postulat des spécialistes du Christ, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, les auteurs de cette bande dessinée qui se joue des apparences et des acquis historiques. Rappelons-le, c’est ce même duo qui nous a livré l’édifiante et passionnante série documentaire, Corpus Christi (d’une quarantaine d’heures, si ma mémoire est fiable), diffusée à la fin des années quatre-vingt-dix sur Arte.

Ici, les investigateurs du spirituel, nous proposent une bande dessinée en trois tomes, confondant habilement fiction et faits historiques, qui démonte nos croyances quant à ce sacré Suaire. Le graphisme noir et blanc, presque divin tant il est majestueux, nous plonge sans filtres dans ce siècle hermétique où les actions sont lourdes de conséquences.

L’opus numéro 1 (Le Suaire est une trilogie qui se déroule à travers les siècles) se situe au 14ème siècle à Lirey, en Champagne. Le frère Thomas ramène de la Terre Sainte une relique « sacrée » (la croix sur laquelle le Christ a été crucifié). Un autre problème de taille l’attend. La communauté de moines qui l’accueille n’as pas les moyens de construire l’abbatiale censée abriter la sainte croix. Sans oublier le contexte fort peu réjouissant : une région ravagée par la famine, la peste et les guerres intestines. Le mythe d’Ahasvérus, condamné à errer sur terre pour l’éternité parce qu’il a refusé d’aider le Christ à porter sa croix, me revient à l’esprit. L’expression « porter sa croix » prend son ampleur comme jamais dans ce mythe mais aussi dans cette bande dessinée aux multiples entrées. Avec en bonus, un triangle amoureux qui vient pimenter un récit déjà osé.

Alors, que faire pour redonner de l’intérêt aux yeux du peuple, à ce vulgaire bout de bois vermoulu et parvenir à finaliser la construction de l’abbatiale ?

Comment faire appel à l’aumônière (à défaut de leur générosité) des pèlerins ?

Le frère Thomas, plus aigrefin que sacro-saint, va opter pour l’option « bateleur » et clairement berner son monde, dans le but d’arriver à ses fins. Ainsi naît au quatorzième siècle, le Saint Suaire, dans une sueur maculée de sang.

L’image imprimée sur le mythique linge est-elle celle du Christ ou n’est-elle qu’un artifice fabriqué de toutes pièces au quatorzième siècle pour abuser et asservir les crédules ?

À vos prières.

Le Suaire T.1, un récit de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur. Dessins d’Éric Liberge, Futuropolis, janvier 2018, 80 pages, 17 euros.


Arnaud Delporte-Fontaine