Le Chemisier

Un récit qui déshabille !

Et c’est une première pour moi, vu que d’ordinaire, je le suis déjà.

Autre première, la lecture et découverte de cet auteur dont j’entends tant parler, Bastien Vivès, prodigue créateur de Lastman (avec Balak et Sanlaville), l’action bd à succès désormais animée en série tv (que je vais m’empresser de visionner) ; ou bien, marionnettiste agitateur de génie des ficelles de la ballerine, Polina, une autre de ses bandes dessinées à se retrouver adaptée, cette fois, au cinéma. Et j’en passe… Le jeune homme (né en 1984, donc encore frais), a déjà fait couler beaucoup d’encre. Il est prolixe.

Et, à la lecture, du Chemisier, je ne suis guère déçu ! Que nenni ! Au contraire, je suis happé tant par le récit, que par l’intimité de la narration, les « silences visuels » (si si !) autour de Séverine (la protagoniste), les métamorphoses qui s’opèrent en son sein dès lors qu’elle revêt la chemise « habitée », les transitions entre son Moi ancien, ô combien fade et invisible et celui qui incarne cet être désincarné. Je suis encore présentement fasciné par les scènes hypnotiques des pages 49-53-63.

Bastien Vivès a le don de nous mettre dans la peau de celles et ceux (des hommes, notamment) qui assistent à l’éclosion de cette nouvelle Ève, de donner corps aux appétits qui s’éveillent, à la convoitise qui se réveille, à la folie qui se déchaîne…

Mais j’oubliais le pitch à l’attention de celles et ceux qui veulent connaître le matériau avant de l’utiliser. Voici, en quelques mots :

Séverine est une étudiante banale, transparente, qui ne va rien apporter de plus à ce monde que sa médiocrité égotiste. Jusqu’au jour où elle revêt le chemisier en soie d’une autre qui va déclencher en elle et chez les autres, toutes sortes de réactions chimiques… Un artéfact peut-il changer son homme, en l’occurrence sa femme ? Oui !

Souvenez-vous de Christine, la malveillante plymouth fury  (une voiture qui en a dans le moteur) qui prend possession d’Arnold, le timide lycéen boutonneux, ancêtre des geeks (qui nous les pompent depuis qu’ils ont pris leur revanche à l’avènement des années 2000) dans l’excellent film éponyme de John Carpenter sorti sur nos écrans, en 1983, à l’époque où le cinéma sur grand écran (bien loin des lucarnes étriquées de Netflix) était encore de ce monde !

Revenons à Séverine, autre Arnold, cette fois, synchronisée avec ce monde nouveau sur lequel chacun surfe sur sa propre vague vitale, le corps bien loin des autres, l’esprit super connecté au monde virtuel. Bastien Vivès, contemporain de cette génération No Futur vise juste en nous écrivant cette anti-héroïne autocentrée sans affect qui ne fera rien pour vous, si ce n’est liker votre page facebook (et encore, ça n’est déjà pas si mal) ou vous draguer mollement sur Tinder, la dernière application match dernier cri. Comme vous, le réel, elle s’en contrebalance. De toute façon, les scientifiques l’ont dit, l’univers est amené à disparaître.

L’élégance du noir et blanc et son aspect hors du temps figent nos esprits, tels les victimes de Méduse, dans ce récit aux multiples interprétations.

La femme qui porte le chemisier est-elle l’avatar de Séverine ou bien faut-il conduire ce raisonnement à l’envers ? Ou bien ai-je tout faux ?

Le Chemisier, un pamphlet dessiné, en phase avec son temps qui devrait ravir les amatrices et amateurs de La peau de Chagrin, et autres portraits de Dorian Gray, sans oublier celles et ceux qui cherchent à se déconnecter de leurs avatars.

À lire au plus vite avant effeuillage total.

Le Chemisier, scénario et dessin de Bastien Vivès, Casterman, septembre 2018, 208 pages, 20 euros.

Retrouvez la bande dessinée sur Casterman avant qu’on ne se l’arrache :

https://www.casterman.com/Bande-dessinee/Catalogue/albums/le-chemisier


Arnaud Delporte-Fontaine